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Ce n’est pas une affaire de nom

Publié le 7 décembre 2009

DANIELE DEZARD


L’ancienne Secrétaire générale du Snppsy n’a généralement pas sa plume, son clavier plutôt, dans sa poche. Nous sommes heureux d’accueillir ici ce texte comme d’habitude clair, élégant, avec ce qu’il faut d’insolence pour vous inviter à réfléchir sans s’embarrasser de rien à ce que vous saviez déjà et que vous n’oubliez que par une légère distraction.

Qu’il soit clair ici que nous ne sommes pas contre l’université, c’est l’inverse. Nous lui voudrions plutôt un bien qu’elle ne veut pas que nous lui fassions. Notre réalité pratique nous place devant notre responsabilité : agir en nos lieu et nom propres, et poursuivre une action bien installée dans le socius, entourée des garanties régulières à ce genre de pratique — le Snppsy s’y emploie continument, qui apporte au public en toute rationalité et humanité ce dont il a besoin, que les Doctes du moment en tombent d’accord ou non.

Cela dit nous attirons l’attention sur la publication en 1981 à la Documentation française d’un numéro intitulé Les nouvelles thérapies, qui fait le point d’alors sur l’introduction en France, comme un fait de société déjà bien inscrit dans l’habitus, y compris lexicologique, des nouveaux psychothérapeutes.

Philippe Grauer


Un nom adopté par défaut

Ce nom psychothérapeute, ceux qui l’ont adopté — sans grande conviction — à peu près à l’époque de la création du SNPPsy, n’y tiennent pas tellement. Aussi sommes-nous assez atterrés de constater que les générations suivantes en font la bannière de leur identité. L’identité professionnelle n’est pas une affaire de nom : elle est liée à la formation, l’éventail des connaissances requises, la fonction sociale. Désormais, les personnes qui s’appelleront psychothérapeutes seront titulaires d’un master, et nous, nous porterons un autre nom et c’est la seule chose qui changera pour nous : nous aurons exactement la même clientèle et la même fonction sociale. Car les personnes qui s’adressent à nous – depuis toujours — sont celles qui ne sont pas assez naïves pour confier leur âme à un savant. Ce n’est pas qu’ils négligent nos connaissances, mais ils nous sollicitent, dés l’abord, en tant qu’être humain, qui se réclame, avant toute chose, de sa propre expérience de l’être et de l’individuation pour synthétiser ses connaissances.

Sur quoi nous travaillons, comment nous travaillons

D’une façon générale, nous n’avons jamais eu de bons rapports avec le monde des universitaires, psychologues et psychiatres. Et c’est normal. L’université française enseigne essentiellement les subtilités de la psychopathologie et l’essentiel de la pensée lacanienne. Des pans entiers de l’histoire de la psychothérapie depuis Freud y sont ignorés ou négligés. Ces gens-là nous prennent tout naturellement pour des charlatans, car nous avons d’autres références que les leurs et là où nous avons les mêmes, nous ne les utilisons pas de la même manière. Leur formation même les empêche de nous comprendre et même de deviner que nous avons une organisation de la pensée et des modalités d’intervention qui leur échappent. Il en est de même des psychanalystes, qui sont plus proches de nous par leur formation, mais sont généralement allergiques à notre relation à la théorie, au fait que nous travaillons avec des références multiples et donc avec une appréhension de l’inconscient beaucoup plus complexe et mosaïquée. En gros, ils ne comprennent ni sur quoi nous travaillons, ni comment nous travaillons. Pour tout dire, nous faisons des métiers qui sont quelquefois proches, mais, nous ne faisons pas le même métier.

Une rupture nécessaire

Il me semble donc juste, normal et sain que la société nous oblige à assumer notre spécificité et les différences essentielles qui définissent notre fonction sociale. L’abandon du terme psychothérapeute m’apparaît comme une rupture nécessaire, dans une longue histoire de ruptures.

Le besoin de grandir

Au début des années 70, en France, il n’y avait pas de psychothérapeutes : il y avait des psychologues et des psychanalystes qui pratiquaient la psychanalyse (art noble, proche du sacré) ou ce qu’on appelait une psychothérapie analytique de soutien, considérée comme bâtarde et tout à fait profane. Aux États-Unis, une réflexion critique sur les limites de la psychanalyse et du comportementalisme avait engendré le growth-mouvement, qui posait en principe qu’il fallait lire ce qui motive l’entrée en thérapie — et y compris ce qu’on appelle obstinément en France le symptôme — non comme une faille ou une carence d’adaptation, mais essentiellement comme un besoin de grandir. Ce point de vue a engendré une multitude d’approches et de techniques, toutes basées sur une analyse des besoins du patient et qu’on regroupe généralement sous le terme Psychologie humaniste.

Succès immédiat, mépris immédiat

Laquelle a connu en France, dés son introduction, un succès immédiat auprès des patients et un mépris tout aussi immédiat de la part des intellectuels. Le seul article que Le Monde nous ait consacré, à l’époque, avait pour titre : « Les Enfants perdus de la psychanalyse ». Les praticiens en psychologie humaniste en France, formés dans les pays anglo-saxons, n’avaient pas de nom. Ils se rangeaient généralement sous la bannière d’une technique : ils étaient gestaltistes, bio-énergéticiens, etc. Mais, comme la Psychologie humaniste est par vocation multiréférentielle, comme le mouvement, très riche à l’époque, inventait une nouvelle synthèse de différents courants à peu près tous les ans, il devenait pour chacun de plus en plus difficile de présenter son travail et c’est à la fin des années 70 que le terme psychothérapeute s’est généralisé – par défaut – en l’absence d’un terme plus adéquat, et parce que personne d’autre ne l’employait. « Psychothérapeute, disaient les psychologues, c’est une fonction, pas une profession. »

La cohérence, désormais, ne réside plus dans la théorie, quelle qu’elle soit, mais dans l’individualité complexe du patient.

Dès sa création en 81, le SNPpsy s’est attaché à définir la profession de praticien en psychothérapie. Il nous a éloigné des sirènes du New-age et a créé une mutation française de la Psychologie humaniste en réintégrant l’ensemble du savoir psychanalytique et de la psychopathologie au corpus de nos connaissances. Il a, en outre, défini une formation exigeante, imitée de celle des psychanalystes mais beaucoup plus complexe, en particulier en ce qui concerne la supervision. En effet, le praticien, dans la compréhension de son patient et la conduite de son travail, ne se réfère plus à une seule théorie mais à de nombreux systèmes de pensée différents, voire contradictoires. La cohérence, désormais, ne réside plus dans la théorie, quelle qu’elle soit, mais dans l’individualité complexe du patient. Et le thérapeute se libère du confort (relatif, il est vrai) et du dogmatisme (au parfum de religiosité), que crée l’allégeance aux Grands Penseurs, aux systèmes, au Livre.

Gens de terrain

Nous sommes définitivement des gens de terrain, qui opérons dans un monde en constante mutation, où nos patients, sans cesse confrontés à des problématiques nouvelles, doivent trouver individuellement l’espace de puissance et de liberté, qui leur permette de créer une vie qui leur ressemble. Et la relation transférentielle s’inscrit au centre de ce travail de découverte et de transformation, dans son existence propre, sa richesse, son ambiguïté, ses évolutions imprévisibles et son efficacité – pour une grande part impossible à analyser.

Pratiquement plébiscités

Notre succès a été impressionnant dans toutes les démocraties occidentales. En France, en tout cas, nous avons largement contribué à démocratiser la thérapie, qui concernait essentiellement jusque-là les intellectuels et les malades en institution. Dans ces 30 années de crise, de plus en plus de personnes de presque toutes les classes sociales se sont approprié l’espace que nous leur offrions et nous ont recommandé autour d’eux : notre clientèle ne s’organise pratiquement que par le bouche à oreilles. Notre rôle social est incontestable, pratiquement plébiscité.

Dans ces conditions, comment avons-nous fait pour être si peu respectés ?

La suite au prochain numéro

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