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Encadrer la psychothérapie … au profit de qui ?

Publié le 20 juillet 2010

Roland Gori, Élisabeth Roudinesco

Tout le monde s’en plaint, de cette loi Accoyer mal taillée, en fait aux mesures de la médecine organiciste ayant décidé de racheter et s’approprier le titre de psychothérapeute, que nous avions pour notre part soigneusement organisé, policé, autorégulé.

Les voleurs volés crient au voleur. Le titre aura été confisqué deux fois, Roland Gori protestant ici pour la seconde confiscation. Les auteurs de l’article rappellent que nous fûmes les premiers dépouillés, charlatanisés, alors que le travail d’assainissement nous l’avions de longue date effectué. C’est à juste titre qu’ils déplorent que le titre de psychothérapeute soit "d’ores et déjà retiré aux psychothérapeutes dont les écoles ont fleuri partout dans le monde et qui n’ont plus d’identité."

Les premiers dépouillés ce sont les praticiens "régulièrement inscrits" à leurs deux syndicats historiques et ce sont les organismes membres des deux fédérations responsables, ayant moralisé leur profession au cours d’une action continue depuis plus de 40 ans pour le plus ancien syndicat, maintenant concertés dans le cadre du GLPR. Les premiers spoliés ce sont nos Écoles sérieuses, encadrées et agréées par l’AFFOP, qui administrent une formation et une transmission de qualité de notre psychothérapie relationnelle.

Juste retour des choses, les premiers épargnés par l’application d’un système d’évaluation du psychisme ubuesque ce seront peut-être nos futurs psychopraticiens et leurs patients, garantis par nos organisations historiques responsables.

En attendant cette méchante loi insatisfait tout le monde à l’exception de ceux qui ont lancé toute l’affaire, à l’Académie de médecine. Il est grand temps que tout le monde se rende compte du tour de passe-passe, que nous avons dénoncé en son temps, qui déploie la mainmise médico neuro cognitiviste sur les pratiques universitarisées du psychisme, au détriment de la psychanalyse évacuée de la psychologie, et de la psychothérapie relationnelle, heureusement hors d’atteinte sauf la perte du nom, au détriment des praticiens qui œuvrent à la dynamique de la subjectivation, au détriment de la nécessaire psycho diversité, et des patients qui y ont droit.

Note : les intertitres sont de la Rédaction du site.

Philippe Grauer


Choix idéologiques, sécuritaires, clientélistes

L’encadrement législatif des pratiques professionnelles en psychiatrie et en psychologie clinique semble procéder aujourd’hui de choix idéologiques, sécuritaires et clientélistes, beaucoup plus que d’un souci authentique des patients. C’est ce dont témoigne, tel un symptôme, la nouvelle réglementation de l’usage du titre de psychothérapeute.

Une nouvelle profession en santé mentale

L’article 52 de la loi du 9 août 2004, réglementant l’usage du titre de psychothérapeute, affirmait la volonté de Bernard Accoyer (président de l’Assemblée nationale) de protéger le public des charlatans et des sectes en réservant l’accès au titre de psychothérapeute aux médecins, aux psychologues et aux psychanalystes régulièrement inscrits dans les annuaires de leurs associations. La loi exigeait une formation en psychopathologie clinique pour tous les professionnels voulant faire usage de ce titre [1]. Outre la traditionnelle confusion dans la loi entre « formation à la pratique psychothérapique » et « psychopathologie », une seule annexe des récents décrets d’application (décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 relatif à l’usage du titre de psychothérapeute) vient d’enterrer la volonté politique de son promoteur en créant dans le champ de la santé mentale une nouvelle profession à mi-chemin entre le psychologue clinicien et le psychiatre [2]. Le président Accoyer ne semble pas avoir pris la mesure de l’instrumentalisation de son projet de loi par le ministère de la Santé lorsqu’il salue la parution des décrets d’application en précisant que « cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les psychologues cliniciens, ni la psychanalyse » (AFP 25 mai 2010). C’est faux.

Médicalisation abusive de la psychothérapie

Cette annexe, petit codicille d’un long processus d’échanges, de débats et de négociations entre les pouvoirs publics et les professionnels [3], crée un nouveau métier de santé et établit une hiérarchie arbitraire des professionnels conduisant à une médicalisation abusive de la psychothérapie : la dispense totale des suppléments de formation n’étant accordée qu’au psychiatre, promus modèle idéal du psychothérapeute. En outre, le décret inscrit les conditions d’agrément et de formation à la psychopathologie clinique dans un dispositif sanitaire au sein duquel les présidents des agences régionales de santé auront un pouvoir exorbitant. Les psychologues risquent ainsi de se retrouver tôt ou tard paramédicalisés [4].

Dévalorisation de l’enseignement universitaire

Quant à la psychanalyse, elle se voit socialement dévalorisée puisque les psychanalystes se trouvent fort mal lotis dans la hiérarchie des dispenses en psychopathologie clinique. La formation universitaire des masters de psychopathologie clinique aussi, puisque les psychologues cliniciens devront obtenir des suppléments de formation nonobstant les stages cliniques, les supervisions et les enseignements de psychopathologie clinique qu’ils auront déjà reçus auparavant. D’où une dévalorisation de l’enseignement universitaire [5]. De même, la loi de 1985 conditionnant l’accès à un titre unique de psychologue se trouve compromise par la subdivision qu’établit l’annexe du décret entre « psychologue clinicien » et « psychologue non clinicien ».

Un choix partisan parmi les experts de la communauté psy en toute ignorance de cause

Pour légitime que soit cette subdivision, elle constitue une innovation administrative dont on peut se demander si elle n’excède pas le champ défini par la loi de 2004. Accorder une dispense totale aux seuls psychiatres en les posant en modèles de référence procède de l’ironie lorsqu’on connaît la normalisation sociale et épistémologique actuelle de leur formation : à quelques exceptions près, la formation hospitalo-universitaire en psychiatrie demeure sous l’ombre portée des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), des neurosciences et du complexe industriel formé par le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) et les psychotropes. Tout se passe donc comme si l’État effectuait un choix partisan parmi les experts de la communauté psy en toute ignorance de cause.

Déjà retiré aux psychothérapeutes dont les écoles ont fleuri partout dans le monde

Dans ce contexte, les étudiants en psychologie et les psychologues au chômage, stressés par la pénurie des emplois, seront tentés par ces formations supplémentaires leur permettant d’obtenir le titre de psychothérapeute, lequel est d’ores et déjà retiré aux psychothérapeutes dont les écoles ont fleuri partout dans le monde et qui n’ont plus d’identité.

La médicalisation de la souffrance psychique vient de franchir une nouvelle étape

Les unités de formation et de recherche (UFR) de médecine reprendront sans doute la main dans cette affaire. La privatisation des formations universitaires et les frais d’inscription à ces nouveaux diplômes risquent de s’accroître. Les vrais perdants dans cette histoire seront alors les patients les plus vulnérables et les plus démunis que le président Accoyer voulait justement protéger. La médicalisation de la souffrance psychique vient de franchir une nouvelle étape. La prétendue « protection des patients » sûrement pas.

Libération 16 juillet 2010

Notes

[1Ne pas oublier que les étudiants de nos Écoles étaient soigneusement écartés de cette possibilité, réservée exclusivement aux psychologues et médecins — sauf clause grand-parentale, par nature limitée dans le temps. Note de la Rédaction.

[2Tout le monde avait pu voir venir cette nouvelle "non profession" largement à temps.

[3Nous exclus au dernier round. NdlR

[4Aveuglés par leurs haines corporatistes, ils n’ont rien vu venir. Incroyable ! NdlR

[5Effet collatéral : nos Écoles seront encore davantage prises au sérieux. Ça n’était pas le but du jeu. Un sincère collaboration scientifique entre elles et l’université eût été mieux inspirée, au bénéfice de tous, chercheurs, praticiens et patients. Mais nos psycho scientistes et nombre de psychanalystes universitaires peinent encore à engager, tenir et maintenir le nécessaire et fructueux dialogue avec nous. La génération suivante devra prendre en charge cette affaire, certainement vitale pour la psychanalyse également. NdlR

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