SNPPsy

Psychopraticiens
Psychothérapeutes
Psychanalystes
Psychologues
Médecins
Psychiatres

Actualités

L’enfant et les fantômes familiaux — Caroline MAJAL GRANSAGNE

Publié le 30 septembre 2010

L’enfant et les fantômes familiaux en thérapie familiale psychanalytique

Articole — par Caroline MAJAL GRANSAGNE

Pentru varianta în limba română : click aici

Cette présentation s’inscrit dans la demande toujours en cours de formation à l’approche psychanalytique du lien et à la thérapie familiale psychanalytique avec Pierre Benghozi. Je présenterai des situations cliniques à partir de son éclairage théorique conceptuel en le rapprochant des travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok.

‘’Enfant Porte-Fantôme Généalogique " C’est un thème que j’ai choisi parce que la clinique de la thérapie familiale nous amène à recevoir des enfants présentant de nombreux symptômes inquiétants tels l’hallucinose, l’hyperagitation anxieuse, des troubles du comportement hétéro et auto agressif, des addictions, des somatisations.

Je voudrais parler ici spécifiquement d’enfants que nous avons suivis dans le cadre d’une psychothérapie psychanalytique familiale et qui nous ont paru, en référence aux travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok, porteurs de symptômes évoquant la transmission de non-dits, non symbolisés dans l’histoire familiale. Nous décrirons pour notre part ce que Pierre Benghozi appelle les enfants « porte-fantôme » de la famille. Ce sont des enfants qui apparaissent un peu comme « possédés », non par leur propre inconscient, mais par l’inconscient d’un autre, celui de la mère, du père, d’un membre de la famille, d’un ascendant, d’un ancêtre, porteur d’un indicible et inavouable secret. Nous avons constaté bien souvent que ce secret transmis au fil des générations est particulièrement chargé d’un étrange sentiment de honte, de culpabilité et de douleur. Ce sont des enfants qui à travers leurs symptômes, leurs paroles, et leurs agir un peu bizarres nous font vivre, à nous thérapeutes, ce que Freud a décrit comme un sentiment « d’inquiétante étrangeté ». Pour en venir à la clinique qui nous intéresse ici et qui concerne les thérapies familiales que nous avons menées, il apparaît qu’à un moment donné un événement traumatique lié soit à la perte d’un objet, soit à un événement venant faire effraction, a fait irruption et frappé la vie d’un parent ou d’une famille. Cet événement de l’ordre d’une réalité abrupte et violente pour la psyché n’a pas eu la possibilité d’être accueilli ni par la parole ni par la présence de tiers pouvant faire contenance. Ainsi le trauma s’est impacté, encrypté(N.Abraham), incrusté (P.Benghozi), dans la psyché effractant le moi de celui qui l’a subit et qui n’a pu le contenir.

Le monument commémoratif de lieux, de dates, de circonstances cachées qu’ Abraham et Torok ont appelé « la crypte » c’est un espace clos, comme un trou noir, je cite Claude Nachin "qui se situe entre l’inconscient et le moi, une sorte d’inconscient artificiel, une enclave, un caveau dont rien ne doit filtrer vers le monde extérieur. La tragédie doit être conservée pour ne pas amputer définitivement le psychisme et elle ne doit pas être évoquée pour ne pas revivre l’horreur traumatique. Quelque chose est advenu pour de vrai ou les mots du sujet frappé de catastrophe ont été mis hors circuit". La réalité du trauma engendre donc la dénégation du vécu.

On n’est pas dans le fantasme mais plutôt dans quelque chose du côté du perceptif, des sens, qui a pour conséquence que "les mots, les paroles qui auraient dû s’exprimer se sont trouvées enterrés vifs et que le moi sans relâche veille à ce que rien ne transparaisse"

D’autre part, la particularité et la paradoxalité du secret est qu’à l’origine il n’y a pas de secret qui ne soit partagé. Nécessairement il se réfère à un tiers complice inclus, et à d’autres tiers exclus. La crypte ici a été précédée d’un secret partagé, que le partage ait été consenti ou non. Que l’on soit victime ou agissant dans le partage d’ignominies, il reste un vécu en commun pétri de honte,

de culpabilité, de souffrance, et d’une certaine jouissance. Ses conséquence sont la douleur, le sentiment d’humiliation, la peur, la vengeance, la malédiction.

Toute la question pour nous thérapeutes est de savoir comment accueillir ces enfants porteurs de fantômes généalogiques.

1 - De quoi témoigne l’enfant alors que ces manifestations cliniques apparaissent par exemple à l’occasion de la séparation du couple parental, soit après une séparation du couple, soit après un décès d’un parent ,d’un grand parent, d’un enfant dans la famille, d’un accident, d’une maladie grave ?

2 - Quels sont les effets en retour de ces revenants débordant la contenance psychique ?

3 - Quelles fonctions l’enfant assure à ce moment-là par ses symptômes ?

4 - Comment se rejoue alors les enjeux de la tiercéité et de l’organisation œdipienne alors que le "pacte d’alliance conjugal est effracté ?

5 - Qu’appelle-t-on "pacte d’alliance conjugal" ? Qu’appelle t-on Lien et fonction remaillante ? Quelles sont ces notions de « porte la honte », « porte empreinte », « porte fantôme » qui y sont liées ?

Je reprends ici les concepts développés par Pierre Benghozi : Selon lui, le lien n’est pas la relation. Le lien est le support et le vecteur de la transmission. Les liens filiatifs et affiliatifs maillés entre eux forment des contenants psychiques généalogiques. Ils construisent notre identité.

"Le pacte d’alliance conjugal" est à la fois le support de la contenance individuelle des deux partenaires et à la fois le support de la contenance de deux familles d’origine de ces deux parents. Le lien affiliatif conjugal est un lien qui a pour fonction de remailler à la fois la contenance psychique individuelle, mais aussi les

contenances psychiques des deux familles d’origine de chacun. Les enfants du couple se retrouvent alors engagés à la fois dans les mailles de contenants individuels du côté du père et de la mère, et à la fois dans le pacte d’alliance du couple de leurs parents.

Lorsque ces contenants sont défaillants et que la tentative de remaillage qu’assure le lien conjugal n’a pas suffit, le lien est alors assuré par l’enfant à travers des symptômes qui tentent de remailler le pacte d’alliance. "La fonction enfant porte-fantôme" assure ce qui n’est pas assuré par le pacte d’alliance, c’est à dire la fonction remaillante, et ce qui fait lien entre les deux familles d’origine devient les symptômes de l’enfant. Considérons par exemple, le cas de l’enfant Farid dont nous allons parler ici : Il a une proximité symbiotique "collé à la mère", il colle en réalité à ce que la mère n’a pas pu gérer de sa propre histoire familiale et il n’est pas protégé par le tiers père de l’histoire familiale maternelle, celui-ci étant absent.

Farid est un enfant « porte-fantôme ». C’est un enfant enfermé, l’air triste, palot, léthargique qui colle à sa maman et la suit comme son ombre. La maman est triste, l’esprit ailleurs, elle oublie tout.

Farid a été adressé au CMP pour ses symptômes inquiétants notamment le fait qu’il soit dans l’impossibilité de se décoller de sa mère et de la maison. Il ne veut pas aller à l’école. Il ne peut dormir que collé à elle. En ce moment il y a remaniement dans la famille, le frère aîné est parti en Amérique et la grande soeur va se marier. Le grand-père paternel vient de décéder. Le père de Farid à quant à lui disparu il y a 4 ans laissant entendre qu’il reviendrait un jour, mais sans donner signe de vie depuis. La grand-mère paternelle désignant la banquette de la maison avait alors dit à Farid « c’est la banquette de ton père, garde lui sa place ». On apprend que dans cette maison Farid n’a jamais eu de lieu à lui, pas de chambre, ses affaires sont entreposées dans un débarras. Actuellement la Maman, qui vient de récupérer de la place dans son appartement avec le départ de ses deux aînés, a décidé de rénover les lieux et a commandé un canapé neuf pour le mettre à la place de la vielle banquette dont elle veut se débarrasser. Farid erre dans la maison sur les pas de sa mère, sa seule place içi c’est la banquette. Il est devenu le gardien du lieu. Du lieu du père absent, de la douleur encryptée d’une mère qui s’est sentie trahie, abandonnée mais de celle aussi d’un grand père maternel désavoué par les siens. Banquette qui figure le lieu de dépôt de choses psychiques du côté de l’histoire familiale du père et de l’histoire de sa mère. Un grand père harki, disqualifié comme traître à son pays, à sa famille. À force d’attendre ce père qui ne revient pas, Farid est devenu le double « fantôme » de celui-ci. À sa façon il tente de combler l’absence et d’apaiser les sentiments de honte et d’abandon exprimés par sa mère. Lui au moins ne trahira pas, n’abandonnera pas. Gardien de la banquette, d’une banquette sanctuaire, il a peu a peu pris lieu et place du père disparu mais jamais définitivement parti, toujours "là - pas là". Un père qui continue à hanter les lieux sous les traits de son fils. Un disparu qui fait retour , que la mère attend toujours et qui habite l’inconscient de son fils . Un tiers absent que l’on peut aussi cependant raccorder à l’oedipe car le fantôme est né de l’amour déçu de la mère mais conçu dans son inconscient à elle et transmis dans celui de son fils.

Les notions de "Porte Empreinte" et de "Porte de la Honte" (P. Benghozi 1994) sont des notions que l’on retrouve systématiquement dans la clinique du Réel, clinique de l’impensable, de l’indicible, de l’inavouable et de l’inentendable. Dans la transmission, les éléments non métabolisés que l’appareil psychique a déniés , précisément en tant que Réalité qui ne doit être connue, s’appelle un "déni de réalité". René Kaês a nommé " pacte dénégatif " (je cite Rosa Jaïtin) " l’opération de rejet consistant en une négativité protectrictre fondatrice et structurante, mais qui dans sa dimension de négativité radicale transmet de l’interdit," et donc renvoie au secret.

Dans la clinique du Réel selon Pierre Benghozi ce qui fait trauma est "fonction de la compétence psychique à métaboliser la honte et l’inavouable, c’est donc non seulement l’événement traumatique mais aussi la manière dont est accueilli, reçu, contenu cet événement. C’est à la fois la qualité , la quantité ou la répétition du traumatisme, qui ne sera pas de même nature selon que l’on a affaire à un deuil, un inceste, un abandon ou un génocide, mais aussi la destructivité qui va toucher à l’intégrité, à la subjectivité et va correspondre à une attaque du côté de la honte et de l’humiliation. Le fait est que cela va se traduire par une destruction au niveau psychique et même parfois physique. Si à ce moment les capacités de contenance ne sont pas suffisantes c’est l’appareil psychique lui-même qui va être attaqué. On va passer à une attaque non seulement de la fonctionnalité mais de l’appareil lui-même à gérer les choses, à les transformer.

Pierre Benghozi différencie la transmission de la Trace et la transmission de l’Empreinte. À l’attaque de la fonctionnalité correspond une transmission de la trace qui concerne la transmission de contenus psychiques. La trace c’est une marque en surface qui va finir par s’estomper et s’effacer avec le temps. Mais la transmission du négatif , c’est du "présent-absent" non révélé, et c’est une transmission qui va se faire en creux, par le biais d’incrusts, allant jusqu’à modifier la forme même de l’appareil psychique.

Les incrusts c’est du matériel brut produit lors de la confrontation au Réel, c’est comme des corps étrangers qui viennent occuper le creux mais qui en même temps sont là comme greffés dans l’ensemble. C’est là que ça fait écho à la notion de crypte, car c’est là en étant à la fois "à moi/pas à moi" et ça participe à créer chez la personne confrontée au traumatisme quelque chose de l’ordre de la déréalisation, de la dissociation qui pourrait être entendu comme de la psychose mais qui peut cependant être pris comme des choses pouvant ensuite se reconstruire du coté de l’imaginaire et d’un travail de reconstruction. C’est du matériel psychique "présent–absent" non révélé, non métabolisé, non symbolisé qui va se transmettre à travers les générations.

" L’Empreinte " signe le passage d’objet "présent-absent" en modifiant le cadre, le contenant qui la reçoit. En cela l’empreinte est du contenant transmis , elle est transmission de contenants psychiques, résurgence en retour du Réel traversant « en trou de ver » des contenants psychiques généalogiques. En clinique, cette transmission va se manifester sous forme de résurgence spectrale par des expressions symptomatiques de pathologie de contenants

se manifestant souvent par des problématiques de contenu telles les addictions ou des comportements violents ou bizarres comme des obsessions, des phobies ou la mythomanie.

Le "porte la honte " auquel Pierre Benghozi fait référence est, je cite" le porteur héritier ventriloque de la honte inconsciente familiale qui accompagne ces transmissions. Il assure en dépôt l’héritage familial de transmission transgénérationnelle du négatif, indicible et inavouable familial. Ce ne sont pas les trépassés qui reviennent nous hanter mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres. Cela signifie pour nous que des symptômes, des troubles du comportement et certaines problématiques psychiques sont à entendre comme l’expression individuelle « porte-symptôme/porte-fantôme » d’un groupe familial en souffrance. Cela veut dire que l’émergence de symptômes caractéristiques d’une pathologie de contenant serait une tentative d’aménagement des angoisses non contenues et non métabolisées des générations précédentes, à la fois au niveau de l’appareil psychique individuel et de l’appareil psychique groupal familial." (Il est d’ailleurs important de garder à l’esprit que la fratrie toute entière est le groupe héritier de cette transmission psychique par "diffraction des loyautés généalogiques" et remarquable de noter le relais pouvant fréquemment passer d’un "porte-symptôme" à un autre)

J’illustrerai içi pour exemple le cas d’Alexandre, un jeune patient de 9 ans qui a été adressé il y a quelques années à mon cabinet par son médecin de famille pour traiter un comportement qualifié de voleur, mythomane et violent, enfant issu d’un milieu social très confortable ou les parents ont plutôt bien réussi professionnellement , tous les deux étant respectivement chefs de leur propre entreprise. Cependant à l’heure ou je reçois l’enfant le couple parle de séparation.

C’était l’époque de mes débuts tâtonnants dans la pratique en thérapie psychanalytique familiale. Mon cadre était encore de travailler plutôt du coté individuel , et des fantasmes oedipiens . Au début , lorsque j’ai entrepris la thérapie de cet enfant je n’étais donc pas encore clairement positionnée comme thérapeute familial mais je pourrai dire que le travail entrepris avec Alexandre m’a convaincue que notre écoute d’analystes ne pouvait faire la sourde oreille devant la réalité des traumas subis et transmis dans l’histoire familiale et dans l’Histoire tout court avec un grand H. En quelque sorte c’est cet enfant qui a fait de moi un thérapeute familial.

Quand j’ai reçu Alexandre pour la première fois il m’a expliqué qu’il portait un nom célèbre "Alexandre le Grand" mais qu’il n’aimait pas qu’on l’appelle par le nom de son père qu’il trouvait nul et ridicule, un nom à cause duquel les copains se moquaient de lui à l’école. Alexandre avait honte de son nom et c’était un enfant qui inspirait par ses comportements la honte à ses parents et à toute sa famille. C’était un enfant qui me disait avoir honte de lui et se sentir coupable car il ne pouvait contrôler ni ses mensonges ni ses agirs et n’avait confiance en personne. Par chance une solide

relation transférentielle lui permit de se sentir d’emblée en confiance avec moi et nous pûmes commencer un travail d’élaboration assez facilement. Le problème se présenta cependant assez rapidement au bout de quelques séances lorsque je m’aperçu qu’avec ses histoires Alexandre me roulait dans la farine et qu’en fait d’élaboration je ne savais pas de ce dont nous parlions : fantasmes de grandeur, fantasmes de meurtre, fantasmes d’humiliation, de quoi parlions nous ? Alexandre arrivait en séance content,de plus en plus sûr de lui, à l’école ses notes ont commencé à grimper, il est devenu chef de bande, à la maison il a commencé à prendre l’ascendant sur son frère et sa mère quand son père était absent. Sa seule terreur était ce dernier qui lui flanquait de terribles et humiliantes raclées lorsqu’il avait vent de ses conduites (vols,mensonges,violences).

D’un côté, pour les autres il semblait aller mieux et au vu de ses bons résultats scolaires, parents et maîtresse me faisaient un retour positif de la thérapie entreprise, d’un autre coté il me semblait que les choses s’aggravaient et que les comportements d’Alexandre essayaient d’exprimer quelque chose que je n’entendais pas. Le déclic se fit le jour ou Alexandre arriva en séance avec un couteau pointu et aiguisé grand comme la main, me mettant dans le secret (avec interdiction d’en parler) qu’il portait ce couteau à l’école avec lui caché dans son cartable depuis des mois ! Ce jour là il me parla de guerre, de sa fascination pour les armes et de fantôme faisant retour dans la chambre de son père dont il me raconta voir l’apparition, apparition concernant une histoire de grand père qui tua et d’arrière grand père qui fut tué.(on voit là comment le passé est halluciné dans le présent). Il se disait témoin de la scène et m’expliqua que le couteau qu’il portait avec lui était en vue de se protéger d’éventuels agresseurs. Dans une première pensée je mis cette histoire de couteau sur le compte d’une sorte de peur paranoïaque et d’une rivalité œdipienne liée à un fantasme inconscient de meurtre de son père , interprétation qui n’était pas exclue.

Et pourtant j’entendis aussi autre chose : "quand un patient arrive en séance avec des histoires concernant sa famille, si loufoques soient-elles, et met son thérapeute dans le secret, de quel secret est-il question" ?. J’en étais là de mes réflexions et décidai alors de façon tout à fait impromptue de changer totalement le cadre de la thérapie. Alertée par le couteau qui venait faire effraction, je décidai avec l’accord d’Alexandre, de convoquer ses parents et de poursuivre le travail en famille ! Une profonde intuition me disait que l’enfant rejouait là quelque chose de l’histoire familiale que nous ne pouvions qu’élaborer tous ensemble. La nécessité d’un travail, non plus centré sur les interprétations des manifestations de l’organisation œdipienne, mais centré sur des capacités d’élaboration du coté d’une déconstruction et reconstruction narrative en famille s’imposa à moi.

Dès que je reçu les parents toute la dynamique du travail se transforma. Il apparut en premier lieu que la famille était en grande souffrance, non seulement les parents d’Alexandre, mais aussi les grands parents , souffrance exprimée par leur incompréhension devant la situation et par une mise en tension psychique permanente des contenances individuelles et groupales familiale liées aux agressions constantes d’Alexandre. Un climat de perpétuelle violence, que je mis sur le compte d’une attaque massive du Lien, mettait tout le monde sur les nerfs et faisait surtout écho à d’autres histoires vécues dans la famille dont Alexandre n’avait pas eu connaissance, d’ignominies qu’il fallait taire tellement ça faisait honte mais dont disaient-ils "on était enfin débarrassés". Et pourtant ça revenait à travers les transmissions inconscientes. Les parents disaient que depuis leur rencontre tout leur avait sourit, l’amour, la réussite sociale et la venue au monde de deux beaux garçons. Seulement voilà, Alexandre avait toujours été un enfant difficile et depuis environ deux ans "tout s’écroulait", ses comportements étaient entrain de détruire le couple et la famille, famille qui disaient-ils avait mis des générations pour sortir des impasses et conquérir fierté et renommée ! En effet du coté paternel, le grand père de monsieur était enfant naturel élevé chez des paysans ou il fut maltraité , surnommé "le vaurien", celui ci prit la fuite et s’engagea dans l’armée grâce à qui il pu s’installer en Algérie. Il se maria, eut un seul fils, le grand père d’Alexandre qui devint policier puis commissaire, mais la guerre mit fin à cette histoire , l’arrière grand père fut tué et la famille fut rapatriée en France dans un village du midi lors des évènements de 62. Une vie s’écroula, le père de monsieur perdit sa fonction et son travail et devint un notoire alcoolique errant de bar en bar et de rues en rues. En séance, le père d’Alexandre racontait en pleurant la honte vécue dans son enfance à l’évocation de ce père violent, et d’une mère quasi mutique qui taisait sa honte , son humiliation d’être battue et leur misère. Il rasait les murs dit-il, devant ce vaurien de père. A cette époque la notoriété c’était la Honte. La honte et la culpabilité de ne pouvoir protéger sa mère et en même temps de les haïr tous deux. Il se sentait faible, minable, vaurien lui même ! Sa scolarité fut un échec, il fugua, devint voyou mais à force de volonté réussit à monter avec succès une affaire prospère lorsqu’il rencontra son épouse.

De son coté à elle, un père policier également rapatrié en France en 62, raciste, faible et soumis à une femme tyrannique qui maltraitait ses enfants et leur imposait la loi du silence. Un père qui fait honte car lui aussi est dépressif, alcoolique, mais le pire dit-elle avec effroi et une terreur palpable dans le regard, "c’est que je me rappelle de mon grand père qui était policier. J’avais peur de lui quand j’étais enfant, il me racontait toujours avec beaucoup d’euphorie comment il avait torturé et tué les Arabes. En voyant Alexandre je pense à Lui " !

On voit comment dans toutes ces histoires les membres de la famille évoquent des évènements advenus dans un climat de violence, de rupture sociale, d’effraction et de peur. Le mythe familial jusqu’à présent c’est une histoire de bâtard, de vaurien et d’assassin qui ratent leur vie à cause des autres, se vengent et tombent dans la déchéance.

La fierté et le "pacte d’alliance" des parents d’Alexandre est d’avoir cassé ce mythe maudit en réussissant leur vie par eux mêmes, avec une idée d’invincibilité. Eux maintenant sont des "gens bien", ils sont beaux, biens mis, travailleurs et honnêtes ! Et pourtant les fantômes hideux des 2 grands pères désavoués font retour sous les traits et les comportements de leur fils. Leur notoriété est mise à mal, Alexandre étant à son tour désigné comme voyou et vaurien du village et de l’école, une sorte d’enfant monstrueux rejeté par les siens. "Alexandre le Grand" qui pour la première fois de sa vie découvre toutes ces histoires familiales cachées en séances ! Et des parents qui découvrent ébahis une histoire inconsciente commune, un scénario généalogique mis en scène par leur fils en tant qu’expression d’une souffrance familiale qui se répète à travers les générations de leurs deux familles d’origine et vient effracter leur couple. Tout ce qui fait Lien entre les deux parents est devenu "les symptômes d’Alexandre" !

Tout le travail de la thérapie familiale consista donc à une mise en jeu d’un travail de "déconstruction et de reconstruction narrative des mythes familiaux"(Pierre Benghozi) transmis par les familles des deux parents d’origine, non pas dans l’idée de changer la réalité du cours de l’histoire, mais dans celle de pouvoir l’ouvrir sur d’autres valeurs constructrices et fondatrices. Un nouveau Mythe amenant la restauration d’un idéal du moi familial narcissiquement revalorisant. L’espace de la thérapie en tant que tiers et l’étayage groupal à la fois familial et thérapeutique a permis que peu à peu un nouveau récit, une nouvelle histoire puisse se construire dans la dynamique du mouvement transféro/contre-tranférentiel, qu’un nouveau maillage alternatif aux symptômes d’Alexandre permette que l’enfant puisse s’inscrire dans sa famille non comme vaurien porteur de quelque monstruosité, mais comme humain pouvant être aimé et respecté, comme enfant-fils de son père différencié de l’ identification aux deux grands pères désavoués. Peu à peu les tensions se sont apaisées, le couple conjugal s’est remaillé non pas sur une alliance de pacte négatif mais sur une alliance nouvelle recentrée dans la dignité sur la réappropriation du nom du père permettant au couple et à l’enfant, au sein de leur famille et de la société, de se construire une véritable identité.

Texte présenté à l’occasion du premier Congrès de EFPP, Section Couple et Famille, Florence, Italie dans le séminaire Transmission transgenerationelle dans le couple et la famille.

Caroline MAJAL GRANSAGNE

Psychothérapeute, IRP / EFPP (P. Benghozi) France

Psychanalyste de couple et de famille

gransagne@orange.fr

04.90.79.98.24 /06.79.63.73.40

Un message, un commentaire ?
Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?