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La révolution de l’intime est en marche

Publié le 2 avril 2010

Le Nouvel Obs sort cette semaine à l’enseigne de la psychanalyse, portrait de son historienne Élisabeth Roudinesco en couverture. Nous nous réjouissons de cet événement. On lira ici l’interview qui ouvre le bouquet de textes composés à cette occasion, qu’il importe d’acquérir avec le numéro du journal.

Oui, la psychanalyse doit elle aussi se moderniser. Laissons de côté aujourd’hui la complexe question de la durée de la cure, car le temps aussi fait quelque chose à l’affaire mais il s’agit d’un autre débat. J’ai coutume lorsqu’on me demande comment je travaille de commencer par assurer que je réponds quand on me parle. Le silence rigidifié de l’"analyste freudus et bouche cousue", a fait assez de mal comme ça à la psychanalyse. Les Nouvelles thérapies, issues de la psychologie humaniste américaine s’inspirant de la révolution sartrienne et de la psychanalyse, aujourd’hui psychothérapie relationnelle, ont révolutionné tout ça il y a plus de trente ans déjà. Elles sont venues aux côtés de la psychanalyse installer ce qu’on pourrait appeler des méthodes actives, anticonformistes, dans le domaine de l’avènement du sujet.

Mieux que cela, elles ont apporté la révolution de l’émotionnel, d’une nouvelle conception de la catharsis (que j’opposerais à l’abréaction non productive de sens), du psychocorporel et du groupe psychothérapique, une véritable merveille. Elles ont fait avancer la recherche et la clinique. Trop bien, trop juste, on s’en est pris à elle comme naguère à Freud, pour les mêmes raisons car il s’agit du même combat.

On a voulu charlataniser, diaboliser en langage médecin, la psychothérapie relationnelle pour pouvoir mieux s’en prendre à la psychanalyse, pensant s’attaquer au maillon faible. L’Histoire en a décidé autrement, une partie de la psychanalyse, avec Jacques-Alain Miller et … Élisabeth Roudinesco, a pris fait et cause pour ces moins que rien qu’on voulait noyer les accusant de la rage. L’affaire n’est pas terminée. le combat et le débat continuent.

Maintenant c’est Michel Onfray qui défraie la chronique, en réhabilitant la critique anti freudienne d’extrême droite au point faire de Freud les responsable du génocide des Juifs, comme le souligne Sylvain Courage, thèse classique de ceux qui retournent leur haine contre celle de l’objet haï. Et il annonce partout que Lacan et l’ensemble de la profession psy (psychiatres, psychologues, psychothérapeutes [1], psychanalystes), contre le Carré psy tout entier ou seulement certains de ses "mauvais" côtés ? seront sa prochaine cible. Dont acte. La psychothérapie relationnelle prendra sa place dans le combat idéologique contre les détracteurs de la cause humaniste qui ne sont que de vulgaires populistes et qui hélas se font passer auprès d’un public sympathique pour des tenants de l’humanisme de gauche. Il faudra bien démasquer cette imposture.

Les extravagances neuroscientistes et comportementalistes n’ont pas d’avenir dans le domaine qui nous intéresse ici, concernant le sens de l’existence, l’avènement à soi prenant en compte la part inconnue et obscure de nous-même, intégrant la phénoménologie, tout en maintenant l’héritage des Lumières et du romantisme, dont procède Freud et dont nous procédons. Bien entendu la recherche médicale et neurologique doit continuer de progresser, même les adeptes des TCC doivent poursuivre leurs recherches. La question n’est pas là, elle est dans l’intolérance persécutrice contre la psycho diversité, elle réside dans la confusion des niveaux. Nous ne travaillons pas au même niveau de réalité. Les virulences et calomnies antifreudiennes et anti psychothérapie relationnelle peuvent se déchaîner, hommages du vice à la vertu elles témoignent de notre vitalité commune, dans notre domaine.

Merci à Élisabeth Roudinesco de défendre si intelligemment et si vaillamment la cause de la civilisation. Elle n’y est pas seule. Roland Gori s’y dépense aussi, et bien d’autres. Dans la modeste mesure de nos moyens, à leurs côtés, nous continuerons de contribuer au bon combat pour l’humanisation des êtres humains.

Ah ! j’oubliais, n’oubliez pas d’acheter cette semaine le Nouvel Obs.

Philippe Grauer

Article repris du site cifpr.fr avec son aimable autorisation


Pour l’historienne et psychanalyste, « l’explication de l’inconscient » apportée par Freud reste d’actualité et ne doit pas être confondue avec le progrès des sciences et de la médecine

Freud, Darwin, même combat, mêmes adversaires

Le Nouvel Observateur - Pourquoi les théories de Freud ont-elles toujours provoqué un rejet ?

Élisabeth Roudinesco. - La haine de Freud s’est manifestée dès ses premiers écrits. Elle est de la même nature que la haine de Darwin. Freud a apporté quelque chose qui semble intolérable à l’humanité. C’est la révolution de l’intime. C’est l’explication de l’inconscient et de la sexualité. Voilà le premier scandale qui continue de choquer. De même que toutes les Eglises reprochent à Darwin d’avoir fait de l’homme un singe, elles en veulent à Freud d’avoir fait de la sexualité quelque chose de normal et non plus de pathologique. Quand Freud a débuté, tous les psychologues s’intéressaient à la sexualité mais pour réprimer les sexualités qui paraissaient perverses : les vrais pervers sexuels, certes, mais aussi et surtout les femmes hystériques jugées malsaines, parce qu’elles détournaient leur corps de la maternité, les « invertis », parce qu’ils refusaient la procréation et les enfants dits « dégénérés », parce qu’ils se masturbaient.

Degrés de norme et de pathologie

C’est la grande question en 1890-1900. Freud s’emploie à y répondre. Il dit que, pour comprendre la sexualité humaine, il faut se dégager des descriptions purement sexologiques. Autrement dit, il est normal qu’un enfant se masturbe mais ça devient pathologique s’il ne fait que ça ! Selon Freud, la sexualité perverse polymorphe est potentiellement au coeur de chacun d’entre nous. Il n’y a pas, d’un côté, des pervers dégénérés et, de l’autre, des individus normaux. Il y a des degrés de norme et de pathologie. L’être humain dans ce qu’il a de plus monstrueux fait partie de l’humanité. Et l’enfant est au coeur de nous-mêmes. Il faut donc libérer l’enfant et redéfinir les critères de la perversion. Pour libérer la femme hystérique de ses conflits et de sa souffrance, il y a la parole.

Une autre rationnalité que celle de la neurotica

N. O. - On a aussi toujours reproché à la psychanalyse de n’être pas une science. Quel rapport Freud entretient-il avec les « sciences de la nature » dont il s’est réclamé à ses débuts ?
É. Roudinesco - Très tôt, dès 1896, Freud, qui était médecin, a abandonné le modèle neurologique. Quoi qu’en disent ceux qui voudraient aujourd’hui voir en lui un adepte avant l’heure des neurosciences, il a compris qu’il fallait rompre avec les mythologies cérébrales. Il espérait qu’un jour la médecine du cerveau progresserait. Il n’avait rien contre la science. Mais il a fondé la psychanalyse sur une autre rationalité qui n’est pas du même ordre que celle des sciences de la nature. Il a compris que l’homme n’était pas seulement neuronal, qu’il était fait de mythes, de fantasmes, de culture.

Le mythe au cœur de la subjectivité

Et il a placé le mythe - la tragédie grecque d’Œdipe (qui tue son père et couche avec sa mère) mais aussi la conscience coupable d’Hamlet - au coeur de la subjectivité. Bref, la psychanalyse est une science humaine au même titre que l’anthropologie : elle n’est pas une branche de la neurologie. Et si l’on biologise les sciences humaines, on sombre vite dans l’obscurantisme, voire dans l’occultisme : on décèle des causalités là où elles ne sont pas. Le déclenchement psychique des maladies organiques (le cancer par exemple) n’est absolument pas prouvé scientifiquement et, si l’on confond tout, on terrorise les gens en leur faisant croire que s’ils ont une vie psychique « hygiénique », ils n’auront pas de maladies, ce qui est contraire à la science médicale et à l’ordre naturel du monde et de la vie.

Je est un autre

N. O. - Quelle est, selon vous, la particularité de la critique de Freud en France ?

É. Roudinesco - Aux Etats-Unis, le puritanisme allié au scientisme nourrissent les attaques contre le freudisme. Le débat historiographique a porté par exemple sur la sexualité de Freud. A-t-il couché avec sa belle-soeur en 1898 ? Selon la grande rumeur américaine, inventée de toutes pièces, Freud l’aurait mise enceinte et obligée à avorter. Mais cette rumeur vient à l’origine de Jung, grand rival de Freud, qui passait sa vie à raconter ce genre d’histoires... En France, ce type de polémique ne prend pas. A l’origine, l’élite intellectuelle s’est emparée des thèses de Freud. Les surréalistes et les progressistes y ont vu une révolution, dans le droit fil de Rimbaud : « je » est un autre. Dans le contexte de l’affaire Dreyfus, le freudisme a été associé à l’idéologie de 1789. Mais notre histoire est ambivalente : la France a donné Valmy et Vichy.

En France, jonction inconsciente entre antifreudisme, racisme, chauvinisme et antisémitisme

Dès cette époque, on a assisté à une lutte féroce entre les tenants d’une psychologie française axée sur la physiologie - Théodule Ribot ou Pierre Janet - et le freudisme considéré comme une « science boche », antinationale, spéculative. Il ne faut pas oublier que bon nombre de psychologues français ont aussi été des théoriciens de l’inégalité des peuples et des races afin de justifier la colonisation. Voilà pourquoi il y a bien souvent en France une jonction inconsciente entre antifreudisme, racisme, chauvinisme et antisémitisme, fondée sur la haine des élites et le populisme. Dans les années 1970, Pierre Debray-Ritzen (1), un pédiatre de la Nouvelle Droite, a fait resurgir le vieux fond anti-judéochrétien en traitant la psychanalyse de « science juive ». Plus près de nous, le brûlot anti-freudien de Jacques Bénesteau, salué par le Club de l’Horloge (2) a été préfacé par un sympathisant du Front national. Les éternels complots et affabulations attribués aux psychanalystes par des adeptes du conspirationnisme sont douteux : on voit l’oeil, la main et le nez de Freud partout...

Les traitements médicamenteux ne suffisent en aucun cas

N. O. - Ces polémiques ne viennent-elles pas surtout du fait que la psychanalyse a été dépassée par le progrès médical ?

É. Roudinesco - Pas le moins du monde. Après la Seconde Guerre mondiale est intervenue la révolution des psychotropes et notamment des neuroleptiques. Cela a permis de supprimer l’asile. Les médicaments de l’esprit ont mis fin aux camisoles de force. On a pu traiter ou du moins stabiliser les psychoses. Mais pas les névroses, ni même les dépressions. Et les traitements médicamenteux ne suffisent en aucun cas.

En vérité pour traiter les psychoses, il faut associer à l’administration raisonnée de psychotropes des cures psychiques fondées sur la parole et aussi une prise en charge qui permette de réintégrer les malades dans la cité. Or cette triple approche, la seule qui permette de progresser, coûte très cher. Voilà pourquoi les sociétés occidentales préfèrent y renoncer et adopter une idéologie scientiste en apparence moins coûteuse.

Idéologie scientiste

N. O. - Comment se manifeste cette « idéologie scientiste » ?

É. Roudinesco - Elle a pris le dessus à travers la nomenclature DSM (« Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux »). D’origine américaine, cette nomenclature adoptée par l’OMS est censée répertorier les troubles psychiques afin de prescrire les traitements. Elle s’impose à tous les médecins. Mais elle relève selon moi d’une pure idéologie. On s’est mis à croire que tout relevait d’un mécanisme cérébral. Au lieu de considérer un sujet d’après ce qu’il vit, on ne prend en compte que ses comportements. Le problème dès lors, c’est qu’il y a une rupture entre la norme et la pathologie.

Repasser par la parole

On ne sait plus qui est fou et qui ne l’est pas. Vous vérifiez trois fois si votre porte est bien fermée ? Vous êtes angoissé donc malade mental. On ne se préoccupe pas de savoir à quoi renvoient les comportements. Le sujet est découpé, divisé, normé. On ne veut plus rien savoir de l’intime. A tel point que l’emprise du DSM alimente une révolte des sujets eux-mêmes. Le projet d’inclure les nouvelles addictions à internet au DSM a provoqué un tollé. En quoi peut-on dire que les médias numériques constituent une drogue malfaisante ? Pour déterminer si quelqu’un est vraiment dans l’addiction, il faut repasser par la parole et entendre le sujet. Dans la prochaine livraison du DSM en 2013, il est envisagé d’annexer les comportements sexuels sous l’angle des addictions. Dans ce domaine, où est la norme ? Combien de fois par semaine ? Comment ? On se trouve dans une impasse.

Des cures courtes et actives

N. O. - Concurrencée par d’autres approches, notamment les thérapies comportementales cognitives (TCC), la cure analytique classique doit-elle évoluer ?

É. Roudinesco - Oui, je le crois. Il y a eu une dogmatisation de la cure classique : aujourd’hui le silence de l’analyste pendant des années n’est plus acceptable. D’où le succès des thérapies comportementales et cognitives qui prétendent faire cesser les symptômes des maladies psychiques qu’on nous présente comme des maux du siècle : phobies, TOC, perte de l’estime de soi... Par comparaison, le silence des analystes passe pour une non-intervention sur les symptômes. Or l’analyse peut y répondre bien mieux que les TCC. Pour cela, il faut proposer des cures courtes (six mois) et actives, comme les pratiquait Freud lui-même. Tout est à réinventer dans le domaine clinique...

Idées novatrices, nouveaux conformismes

N. O. - Divisé en une multitude de chapelles qui s’affrontent, le mouvement psychanalytique peut-il réagir ?

É. Roudinesco - En se structurant, le mouvement psychanalytique est devenu conservateur, corporatiste. Dans les années 1930-1960, la refonte kleinienne, qui a mis en évidence le rôle central de la mère, puis la révolution lacanienne (1950-1970), qui a associé psychanalyse et théorie du langage, ont apporté des idées novatrices. Mais ces révolutions ont aussi produit de nouveaux conformismes. Ceci est apparu de manière éclatante quand l’émancipation des femmes puis celle des homosexuels sont venues percuter la vulgate freudienne. Il a bien fallu revoir le vieux modèle patriarcal, réviser les anciennes conceptions de la sexualité féminine, permettre aux homosexuels de devenir psychanalystes et parents. Au lieu d’être attaqué par la droite, le freudisme a été bousculé par la gauche. Et la critique a été féconde. Aujourd’hui, hélas, les analystes ont perdu l’engagement citoyen dans la cité. Trop de psys s’accrochent à des thèses d’un autre âge et condamnent la famille monoparentale, l’homoparentalité ou les mères porteuses, alors que ces nouvelles structures sont parfaitement pensables.


(1)La Scholastique freudienne, Fayard, 1972.

(2) Mensonges freudiens. histoire d’une désinformation séculaire, éditions Mardaga, 2002.


Sylvain Courage

Elisabeth Roudinesco

Élisabeth Roudinesco est directrice de recherches à l’université de Paris-VII-Diderot. Elle enseigne l’histoirede la psychanalyse à l’École normale supérieure et au Centre d’étude de la philosophie contemporaine. Dernier ouvrage paru : Théroigne de Méricourt. Une femme mélancolique sous la Révolution , Albin Michel.

Notes

[1Lesquels ? les relationnels sans le dire, bien entendu.

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