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Mariage pour tous, quelle est la question ?

Publié le 6 décembre 2012

Yves Lefebvre

Le projet de mariage et d’adoption d’enfants par des couples homosexuels défraie la chronique de l’actualité. Au-delà des postures passionnelles, une première question se pose : qu’en sera-t-il de l’enfant élevé par des parents de même sexe ? Comment construira-t-il son identité sexuée ? Les psys de toutes obédiences peuvent légitimement se poser la question.

Mieux vaut des parents homosexuels aimants et attentifs

Or, de tels enfants existent déjà et ne semblent pas présenter plus de troubles que la moyenne des autres. Les perturbations psychiques de l’enfant, quand elles ne sont pas neurologiques, se construisent en effet d’abord dans l’ambiance de celles des parents, indépendamment de leur orientation sexuelle. Mieux vaut donc, évidemment, des parents homosexuels aimants et attentifs que des parents hétérosexuels névrosés, violents, alcooliques…

identité sexuée

Cependant la construction de l’identité sexuée a besoin de masculin et de féminin pour advenir. Mais qui n’a remarqué qu’il y a toujours dans les couples homosexuels l’un des partenaires qui exprime plutôt une énergie féminine et l’autre une énergie masculine, quelle que soit leur réalité anatomique ? L’amour et le désir, qu’on le veuille ou non, comporte toujours une part de « masculin » qui rencontre une part de « féminin », y compris chez les homosexuels.

fonction paternelle autre

Nous savons aussi que la psyché spécifiquement humaine naît avec le symbolisme. Cela commence lorsque le bébé comprend qu’il n’est pas le tout de sa mère parce qu’elle est attirée par un autre qu’elle nomme « père ». Ce père est donc d’abord un nom, un mot, un symbole, indépendamment de la réalité de la personne qui en est porteur. Cette fonction paternelle « autre » qui frustre l’enfant parce qu’il découvre qu’il n’est pas le tout du désir de sa mère, l’oblige à défusionner et donc lui permet d’acquérir une identité autonome et une psyché humaine capable d’altérité. Et cela se fait par le langage et la symbolique avant de se faire par la réalité. C’est la fameuse théorie du « nom-du-père » de Lacan. Une femme qui aurait le pôle masculin dans un couple de lesbiennes pourrait donc tout à fait jouer ce même rôle structurant pour la psyché parce qu’elle sera l’autre que désire et nomme la mère et qui n’est pas le bébé.

mêmes problèmes que les enfants des familles recomposées ou adoptés

La réalité sexuée du père joue un rôle plus tardif et le fait que la fonction paternelle soit tenue par une femme, ou que la fonction maternelle soit tenue par un homme, peut avoir une influence relativement troublante, mais à ce moment-là elle ne se situe plus aux fondations de la psyché. Ce sera, certes, une complication supplémentaire mais pas forcément rédhibitoire. Cette situation confrontera l’enfant aux mêmes problèmes que les enfants des familles recomposées ou adoptés. En plus, du fait que ceux qui exercent la fonction parentale sont de même sexe, il devra trouver davantage que d’autres des modèles du sexe manquant à l’extérieur de la famille. Ce que les enfants font de toutes façons assez spontanément, à mesure qu’ils grandissent.

l’idée de mariage des homosexuels

La seconde question concerne l’idée de mariage des homosexuels. Là, le problème posé dépasse de loin le seul domaine psychologique. On ne peut entrer dans la profondeur de la question que par la sémantique, car tout dépend du sens que l’on donne à ce mot. En effet, si l’on entend par « mariage » un contrat entre personnes qui s’aiment, enregistré par un acte officiel et des festivités qui lui ajoutent une dimension de reconnaissance collective, on ne voit pas pourquoi les homosexuels en seraient privés. La culture contemporaine tend heureusement à les intégrer et les démarginaliser, le droit à ce type d’union va dans ce sens. Si néanmoins quelque chose pose problème, de quoi s’agit-il ?

fonction archétypale fondatrice d’une forme de civilisation depuis des siècles

La véritable question introduite par l’idée du « mariage pour tous », dont ni les opposants ni les partisans ne parlent dans les médias, touche en fait aux symboles fondateurs de la culture. Ce en quoi elle n’est pas anodine, ni sans conséquences. Le mariage d’autrefois, souvent délaissé par les couples hétérosexuels, scellait l’inscription d’un homme et d’une femme dans des règles de vie qui sont ce qu’elles sont et non ce qu’on voudrait qu’elles soient, plaçant l’individu dans des lois universelles impliquant la procréation d’enfants encadrée par un contrat social et sacralisée par la religion. Cela avait pour effet, entre autres, de limiter les fantasmes de toute-puissance des désirs humains individualistes et d’y ajouter une dimension ontologique. Ce mariage était aussi un symbole dans la culture chrétienne qui a fortement marqué notre inconscient collectif. Il était icône de l’union mystique au Tout-Autre, l’altérité radicale et mystérieuse créatrice de la vie représentée par l’altérité sexuelle des mariés, qui faisait participer le couple à l’œuvre divine de la création. L’homme devait alors se décentrer de lui-même pour servir le Vivant. L’union de l’homme et de la femme en vue de la procréation puis de l’éducation des enfants dans la famille s’inscrivait ainsi dans un processus initiatique ritualisé par la cérémonie du mariage. Ce sens, déjà bien émoussé et oublié de la plupart de nos contemporains, n’a plus la moindre place dans l’idée du mariage entre personnes de même sexe. C’est alors le mot « mariage » qui perd sa fonction archétypale fondatrice d’une forme de civilisation depuis des siècles.

survalorisation de l’individu et de ses désirs

Le vrai problème n’est alors pas celui du couple homosexuel mais celui du langage et de la culture. Quand le mot Mariage se trouve détaché de son antique lien sacralisé aux lois de la procréation naturelle, cela participe d’un processus de déconstruction de la culture et de déni d’une dimension spirituelle, qui est dans l’air du temps, utilisant la survalorisation de l’individu et de ses désirs. On espère que cette déconstruction profitera au moins aux homosexuels mais ça n’est pas certain. Par contre elle bénéficie au système économique dominant qui doit stimuler les désirs individualistes dans tous les domaines sans les freins de la culture, parce que seule celle-ci pourrait conduire les hommes hors du primat de la consommation. Bien entendu, ce bénéfice s’habille du discours positif d’une juste tolérance et d’une plus grande liberté auquel les cœurs généreux ne peuvent qu’adhérer.

culture plus ouverte, plus libre et plus relationnelle

Il s’agit donc surtout d’une question de culture et d’ontologie bien plus que d’homosexualité. Ce détournement de sens d’un mot archétypal fondateur d’une forme de civilisation, participe bien d’un mouvement général de déconstruction des anciennes valeurs. Il peut conduire soit à l’invention d’une toute nouvelle culture plus ouverte, plus libre et plus relationnelle, soit à sa fin dont seuls profiteraient quelques rapaces. Tout dépendra de la capacité de créativité, d’engagement et d’éthique des hommes contemporains. Le pronostic n’est pas très bon si la domination du système économique continue de les abêtir et de les déculturer. Mais le mouvement de déconstruction du sens dont le projet de mariage des homosexuels n’est que l’un des révélateurs, déconstruira sûrement à son tour le système économique dont il paraît aujourd’hui l’allié objectif, par le nécessaire chaos qu’il a déjà commencé à induire et qui précède toujours le renouveau ou bien la mort.

Ainsi va la vie depuis des temps immémoriaux.

Yves Lefebvre fut le coordonnateur et principal auteur du livre collectif édité à l’initiative du SNPPsy, Profession psychothérapeute, Buchet-Chastel, 1996, 365 p., ouvrage inaugural de la psychothérapie relationnelle avant la lettre.

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