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Pêcheurs de futur

Publié le 4 mars 2010

par Danièle Dézard


La question de la définition identitaire des hôtes du Carré psy reste complexe. Il importe de distinguer pour chacune de ses disciplines hôtesses les bases axiomatiques à partir desquelles elle opère. Le fondement de la psychiatrie et de la psychologie consiste — si l’on peut dire car la cohérence épistémologique de tout cela laisse à désirer — en la base institutionnelle du diplôme sanctionnant des études dispensatrices de ce qu’on appelle un savoir. Un savoir académique tempéré en ce qui concerne la psychiatrie par le travail pratique en hôpital, généralement beaucoup moins heureusement compensé en ce qui concerne la psychologie par des stages hospitaliers. Disciplines du savoir-faire comme le dit excellemment Isabelle Blondiaux [1], disciplines académiques.

La psychanalyse recrute depuis plus de vingt ans parmi les psychologues cliniciens ayant effectué une analyse personnelle et s’inscrivant dans une société psychanalytique [2]. Ils pratiquent la psychanalyse sous couvert de psychologie. Leur docte ignorance méthodologique s’appuie sur un effet de reconnaissance académique. Un avantage, leur relative jeunesse au démarrage. Pourtant les sociétés psychanalytiques à l’exception de l’univers de la Cause freudienne ne vous inscrivent que vieux sur leurs fameux registres. Un inconvénient, ils ignorent superbement les acquis méthodologiques et théoriques de la psychothérapie relationnelle (hors de l’université on ne compte qu’ignares, charlatans, sorciers, gourous et autres magiciens), ils méprisent la psychodiversité. Ils compensent par la fierté, voire l’arrogance, de leurs études dans le domaine parfois bien éloigné du leur en psychologie. À chacun ses petits problèmes.

Tout comme pour la psychanalyse, un des fondements de la psychothérapie relationnelle, qui elle recrute par reconversion des quadras, consiste à faire travailler l’incertitude de soi à partir de la sûreté d’un cadre qui assure que le ressort du processus engagé réside dans la dynamique relationnelle instaurée entre le demandeur et le professionnel. À partir du jeu d’une intersubjectivité soigneusement réglée et imprévisible de laquelle s’engendrera l’aventure de la découverte de soi.

Le fondement de ces deux disciplines se pose comme non savoir à partir d’un jeu de règles et de principes simples solidement tenu. Illustrant le propos de V. Raimy [3] le vague et l’incertitude qui caractérisent la psychothérapie relationnelle exigent une formation longue et rigoureuse. Nos bonnes écoles tirent quelque fierté de la procurer, nos institutions tutélaires faisant jouer le principe de la reconnaissance par les pairs pour confirmer le parcours de l’étudiant apprenti devenant praticien. Sans négliger le savoir, nos deux professons, davantage que du savoir-faire, s’appuient sur et produisent du savoir être, mieux, du savoir faire être.

Ni guérisseurs ni ignorants de la science et du savoir, nos praticiens n’ont cure d’aligner leurs sciences humaines sur la scientistique, étrange combinaison de scientisme comportementaliste et de statistique, n’ont garde d’oublier leur spécificité en la revêtant d’une camisole médicaliste idéologisée DSM. Ils administrent au quotidien la preuve qu’une profession de santé non médicale [4], une profession du souci de soi laïc, au sens de dégagé de la logique médicale ou psychologique tout en s’en tenant à une rigueur rationaliste scientifique est possible, respectable et suffisamment efficace.

Danièle Dézard soutient que les sciences de la condition humaine ne sauraient oublier leur caractère flou et mou sous peine de perdre toute crédibilité. Elles ne sauraient à ce titre se voir confondues avec le cauchemar de la médecine depuis la naissance de la médecine scientifique, la charlatanerie. Elles ne sauraient renoncer à approcher la vérité de l’être, dans un discours de véridiction approprié, étranger au monde des charlatans et sorciers magiciens.

Nous n’exerçons que notre psychopratique, celle que ni les médecins ni les psychologues ni même les psychanalystes ne connaissent, notre savoir faire de psychothérapie relationnelle uniquement. Sans prétention mais avec suffisamment de conscience professionnelle pour que tout le monde s’en soit aperçu, avec pour effet les discours de discrédit et d’exclusion de la part de la conservatrice Académie de médecine, visant à faire de nous les sans-papiers d’une psychothérapie dont nous avons créé la carte d’identité.

Philippe Grauer


Propos sur l’ignorance

Par Danièle Dézard

Je ne prendrai pas la peine de vous démontrer le caractère provisoire et partiel de tout savoir. Depuis plusieurs siècles, penseurs et philosophes reviennent obstinément sur le sujet et quiconque a fait un tant soit peu ses Humanités est au courant de la chose : quelles que soient l’étendue et la profondeur de notre savoir, il nous faudra toujours nous confronter, individuellement et collectivement, à l’immensité de notre ignorance – C’est la condition humaine.

Croire qu’on sait, qu’on sait définitivement et que l’autre ne sait pas, est, dès l’abord, marqué au fer de l’illusion. Et c’est sous cette bannière que le monde des psys a organisé, depuis un siècle environ, des guerres tribales, où, faute de pouvoir les tuer, on dépense une énergie folle à insulter et déconsidérer ses adversaires dans un manichéisme qui oppose de supposés savants à de soi-disant charlatans. En matière d’intolérance, d’arrogance et de cuistrerie, pour notre talent à exclure, à excommunier et à distiller le mépris, nous pourrions historiquement et sans nous vanter, prétendre à une médaille de bronze aux côtés de l’Église catholique romaine et du Parti communiste chinois. Les différentes écoles psychanalytiques, en particulier, ont été très bonnes aussi dans le passé. Cette fois, ce sont les psychiatres qui ont posé le cognitivisme et le néo comportementalisme comme les seules psychothérapies possibles, jetant plus ou moins aux orties toutes les recherches sur l’inconscient.

De cette dernière guerre des savoirs, si nos adversaires finissaient par l’emporter, nous sortirions privés d’un nom. La psychothérapie [5] serait désormais considérée comme faisant partie de la médecine et elle rentrerait dans le domaine du savoir sous la forme très sophistiquée d’un master.

Il est donc urgent d’assumer notre identité propre, dans un secteur professionnel qui souffre, de toute évidence, d’immaturité civile et de failles identitaires graves. (Ce qui, au demeurant, n’est pas étonnant : notre rôle de sorcier guérisseur de l’âme remonte à la préhistoire, mais il est sans cesse redéfini, en fonction des changements de mentalité dans une société. C’est donc toujours un métier jeune). Aujourd’hui, ce sont les psychiatres et les psychologues qui ne savent plus très bien qui ils sont. Ils n’ont pour se définir que leurs diplômes, leur fonction sociale n’est pas claire. La nôtre l’est.

Quel que soit notre nom, nous proposons un espace où la personne, en suivant le fil de sa souffrance, peut se réinventer et créer ou recréer un sens à sa vie. Notre formation, à la fois cohérente et complexe nécessite a minima une bonne dizaine d’années, car il faut tout ce temps pour que se développe et s’installe ce qui fait notre vertu principale, nous sommes capables de supporter l’ignorance.

C’est la raison pour laquelle nos patients nous choisissent. Nous leur offrons un lieu où ils peuvent ne pas savoir. Où ils ne sont pas sommés de se définir, de décider, d’agir, de produire, où ils ne sont pas abreuvés de conseils, de solutions, d’exigences, de projets pour eux et de modes d’emploi de la vie réputés incontournables. Où, à l’abri des désirs et des angoisses des autres, ils peuvent se confronter à leurs incertitudes et les traverser pour tracer des chemins de liberté.

L’ignorance est au cœur de notre pratique, mais surtout de notre pensée. Notre savoir, qui, bien sûr, est en constante évolution au fur et à mesure de notre expérience n’a pas pour fonction de l’éradiquer, ni même de la faire reculer, mais de l’encadrer, de rendre de plus en plus profond et vivant le champ de l’ignorance d’où, depuis toujours, émerge la découverte.

Dès l’abord, nous avons posé en principe que, dans l’exercice de notre métier, nous serions sans arrêt confrontés à des éléments nouveaux et non encore répertoriés. Nous l’avons donc conçu comme une recherche permanente. Nous sommes des hommes de terrain et des chercheurs – ni scientifiques, ni savants, mais cultivés – vraiment cultivés.

Il faut savoir manier plusieurs types de pensée pour décrypter, dans le noir, la surprenante logique de l’irrationnel. Nous sommes des accoucheurs d’inconnu, des lecteurs et des scribes de ce qui n’est pas encore su. Nous sommes des pêcheurs de futur. N’est-il pas temps de le dire – de l’affirmer, en toute simplicité ?

Notes

[1Isabelle Blondiaux. Psychiatrie contre psychanalyse ? Débats et scandales autour de la psychothérapie. Paris, éd. Du Félin, 2009, 164 p.-

[2Compter également bien entendu, en plus des médecins de la SPP, les psychiatres à l’ancienne, du temps où un sur deux s’était peu ou prou et parfois très sérieusement, engagé dans la psychanalyse.

[3"La psychothérapie est une technique plutôt vague, appliquée à des situations mal définies, avec des résultats imprévisibles. Pour l’acquisition de cette technique une formation longue et rigoureuse est souhaitable. "V. Raimy, 1949, mis en exergue de Se former à la psychothérapie relationnelle et multiréférentielle, Paris, Cifp, 2010, 145 p.-

[4Qui n’administre aucun traitement mais permet à ceux qui en entreprennent la démarche d’entamer de prendre soin d’eux-mêmes et de leur environnement.

[5Au sens générique du terme. En fait l’ensemble du champ psychothérapique à l’exception de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse répond assez bien à ce que la médecine entend par ce singulier. "Les psychothérapeutes", dans leur discours, désignant les relationnels.

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