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Psychanalystes que faites-vous de Freud ?

Publié le 11 mai 2010


L’affaire Onfray nous concerne

Par Philippe Grauer

L’honneur de la psychanalyse française, l’honneur intellectuel est en jeu. Le match médiatisé Onfray super héro contre Freud super salaud, se poursuit. Cette présentation en trompe l’œil doit être déjouée. Michel Rotfus dans l’article qui suit nous propose un panorama critique de réactions diversement mal assises de quelques psychanalystes allant jusqu’à abandonner Freud aux barbares pour "sauver les meubles"— mais qu’est-ce qui permet de penser qu’on en est là ? pourquoi se comporter dans le plus pur style "perdu d’avance" qui les disqualifie grave ?

Fort heureusement constate-t-il la psychanalyse n’est pas propriété privée des psychanalystes. Elle nous appartient en particulier à nous, les (7500) psychothérapeutes relationnels, qui comme elle pratiquons la dynamique de la subjectivation, et qui n’avons pas honte de Freud ! Nous prétendons apporter quelques innovations et alternatives fortes et n’avons pas ménagé nos critiques de la pratique psychanalytique, mais jamais n’avons songé à salir le fondateur de la grande discipline de référence dans notre domaine. On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis.

C’est à ce titre d’alliés de la psychanalyse que nous sommes heureux de participer à la campagne contre les cris de haine du grand imprécateur, adepte du complotisme. C’est à ce titre que nous occupons notre place aux côtés des chercheurs en sciences humaines cliniques, des innombrables praticiens consciencieux membres de nos institutions responsables, à commencer par ceux de notre syndicat, des historiens, qui ne se laissent ni emmener en bateau dans la Nef des fous, ni raconter d’histoires.


Psychanalystes que faites-vous de Freud ?

Par Michel Rotfus

Le 14 septembre 1674 commence une longue correspondance entre un jeune docteur en droit, avocat à la cour de Hollande, Hugo Boxel, et Spinoza. Le jeune juriste, partageant comme beaucoup à cette époque "le goût du merveilleux mythologique (qui) se manifeste jusque dans la Hollande calviniste" demande "Au très pénétrant B. de Spinoza , philosophe"… son "opinion sur les apparitions, sur les spectres et les esprits. En existe-t-il ? Qu’en pensez-vous ?". Pour immédiatement ensuite et sans aucune transition, lui demander "combien de temps leur existence dure-t-elle ? Les uns sont d’avis qu’ils sont immortels, et les autres disent qu’ils sont sujets à la mort. Dans le doute où je suis, il me serait très précieux que vous puissiez m’en instruire d’avantage." Boxel développe alors une longue argumentation fondée sur les témoignages des hommes célèbres. Il ne pouvait toutefois ignorer qu’il s’adressait à l’auteur du Traité théologico-politique qui venait de paraître anonymement, où Spinoza fait la critique de la superstition qu’il taxe de "délire de l’imagination". Spinoza écrivit longuement et à plusieurs reprises à Boxel, transformant un faux problème (l’existence des ectoplasmes) en prétexte à l’analyse de vrais problèmes (le hasard et la nécessité, le libre-arbitre,…), essayant d’amener Boxel des préjugés du vulgaire à la réflexion philosophique. Il échoua.

Parmi les psychanalystes qui sont intervenus dans les divers medias pour critiquer le livre de Michel Onfray beaucoup semblent être les héritiers de Boxel. Freud était-il une ordure, un être abject, avide et pervers fasciné par le fascisme, misogyne, homophobe… comme le prétend Onfray ? Cela a été établi par de nombreux témoignages que l’on peut recueillir ça et là. Donc, que valent sa théorie, sa thérapie ? La cause est entendue pour Onfray. Que vaut alors la psychanalyse engendrée par un tel monstre ? Pas un clou. Elle n’est pas une science ni une thérapie digne de ce nom. Tout au plus un effet placebo comme Lourdes et les médailles miraculeuses.

Puisque Freud était ce qu’il était, donc la psychanalyse ne peut pas être ce qu’elle prétend. Pas du tout, répondent nos psychanalystes. Nous récusons votre "donc", Monsieur Onfray. Quand à Freud… Freud ?…. Qui était-ce déjà ce type ?...

L’article que signe Daniel Sibony [1] est archétypique du genre. Il titre : Les analysants n’ont que faire de savoir si Freud était un héros ou un sale type. Après avoir évacué d’un revers de la main les accusations d’Onfray, — Freud menteur, falsificateur, pervers, incestueux, admirateur de Mussolini et complice du nazisme, ah, et aussi misogyne et homophobe —, il s’en réjouit même : "Et si c’était un sale type ? Admettons-le un instant. On serait alors devant une épreuve banale, fréquente et dure à supporter : le même homme peut faire des vilenies et créer des choses sublimes.

C’est le genre de situations qui met à rude épreuve notre narcissisme : on aime à s’identifier à un homme pour ses prouesses, mais, s’il présente aussi des ombres ou des grosses taches, elles rejaillissent sur nous et nous salissent. C’est désagréable. En même temps, cela nous protège de l’idolâtrie. De sorte que ce double partage — de l’autre et de nous-même — va plutôt dans le sens de la vie." C’est par la même logique que Georges Steiner [2] exonère Heidegger d’avoir été nazi : le génie philosophique a coexisté avec l’abjection. Heidegger a flirté avec le nazisme comme Platon avec Denys tyran de Syracuse. Et même si Freud a été ce sale type abject que décrit Onfray, en quoi cela importe-t-il puisque la psychanalyse existe et que d’autres l’ont reprise et continuée pour le plus grand bénéfice des analysants.

Dans un autre style, nettement plus châtié, Marc Strauss [3] rejoint D. Sibony. Ce n’est pas faute de récuser Onfray : "En réalité, il n’est pas un concept de Freud qui n’ait été discuté, critiqué, voire combattu par Freud lui-même ou ses successeurs". Mais l’essentiel est ailleurs : la psychanalyse, ça tient. "Là donc, ça tient, et rudement. Le fait est, d’expérience. Pourquoi ça tient, et où ça va, tout cela se discute." D’autant que toujours le sens fuit, comme disait Lacan. Autrement dit, il n’y a pas de dernier mot de la vérité et là, Michel Onfray a bien saisi le truc. Le problème, c’est qu’il en déduit du coup que la psychanalyse est invalidée, alors que justement ce n’est que par là qu’elle fonde sa certitude". Ainsi donc, merci Lacan, le sens fuit, il n’y a pas de dernier mot de la vérité. Vérité historique comprise ? Nous n’en saurons rien, puisque ce n’est pas la question.

Ces deux propos sont expressifs d’un même aveuglement : qu’importe la vérité historique de ce qu’a été l’inventeur de la psychanalyse et de ce qu’il en a fait puisque depuis, elle s’est développée sans lui, hors de lui, et autrement. Qu’importe que derrière Onfray, se profile celui qui l’a inspiré, Mikkel Borch Jacobsen, et derrière celui-ci, le "révisionnisme" qui depuis 25 ans, veut "détruire" (sic) Freud et le freudisme [4] Qu’importe la vague déferlante du populisme où, vieille rengaine mais toujours actuelle, les savoirs savants, celui des travailleurs de la preuve historiens compris, se trouvent dénigrés, moqués par un autodidacte de la psychobiographie qui prétend invalider le travail des historiens par ses inspirations dionysiaques.

Pourtant, Serge Tisseron [5] considère à juste titre qu’ "Il serait catastrophique de laisser présenter les concepts freudiens comme une sorte d’Évangile auquel les psychanalystes seraient invités à croire sans pouvoir en contester la validité, et la psychanalyse comme une citadelle de certitudes qui ne pourrait être remise en cause que par un esprit libre l’abordant de l’extérieur" en faisant lui même référence aux travaux critiques de Ferenczi, Jeffrey Moussaieff Masson, Marianne Krüll, Marie Balmary, Nicholas Rand Maria Torok, en particulier sur l’articulation du complexe d’Œdipe à la vie de Freud.

Il note cependant que "Plus la psychanalyse est attaquée et plus nombre d’entre eux (les psychanalystes) sont tentés de s’enfermer dans leur pré carré et de se draper dans leurs certitudes. Du coup, ils abandonnent malheureusement le champ de la critique freudienne à ceux qui refusent à la psychanalyse son caractère de voie d’accès unique à l’esprit humain et à ses réalisations."

En fait, ils font pire, ils abandonnent Freud aux constructions délirantes des "destructeurs" et des "révisionnistes"pour sauver les meubles. Et à l’oral comme à l’écrit. Mardi 4 mai, deux pompiers pyromanes répondaient aux auditeurs de France Inter [6]. Le premier, Pierre-Henri Castel estime que ce livre ne fait que reprendre ce qu’ont déjà écrit Mikkel Borch Jabobsen, Grunbaum et les autres auteurs du Livre noir. Il n’en dit pas un mot qui manifeste la moindre distance critique. L’essentiel est pour lui d’interpréter « le cri » d’Onfray. Au début de son livre, celui-ci fait le récit de sa découverte à quinze ans, sur le marché d’Argentan des Trois traités sur la théorie sexuelle, il y trouve une sorte de libération personnelle extrêmement intense. Le livre d’Onfray est une sorte de cri : "Qu’avez-vous fait du Freud de mes quinze ans qui m’avait fait tant de bien et qui maintenant s’est transformé en un produit odieux" lui fait dire P.-H. Castel. M.Onfray affabule et P.-H. Castel lui donne raison.

De son côté, Philippe Grimberg n’est pas en reste. Il dit son plaisir à la lecture de ce livre si bien écrit, et particulièrement celui ressenti au récit de la découverte qu’Onfray fait de Freud au marché d’Argentan. "C’est quelque chose d’absolument délicieux". Mais le sourire de Grimberg se fige. Non pas parce qu’il n’apprend rien de nouveaux dans le livre d’Onfray : "Je retrouve extrêmement de choses qui existaient déjà dans le Livre noir de la psychanalyse. On le savait déjà tout ce qui est dit dans le Livre noir ... On aurait tort de monter ce livre en épingle comme une révolution absolue. Ce qui est gênant dans ce livre, c’est le donc " : Freud n’a pas critiqué le nazisme à son apogée, il a bidonné ses cas, surestimé ses réussites thérapeutiques, etc. Si Freud était comme ca, continue Grimberg, “donc” la psychanalyse est une imposture et ce “donc” me gêne beaucoup dans la démarche d’Onfray".

Ainsi, mais s’en rendent-ils compte, tous ces hérauts de la psychanalyses reprennent pour emblème le sous-titre du Livre noir : Vivre, penser et aller mieux sans Freud. Les choses en sont-elles arrivées à ce point de désagrégation qu’il leur faille se débarrasser de Freud pour survivre [7] ?

Certes, on peut espérer que ceux qui sont choisis par les médias pour écrire ou parler au nom de la psychanalyse ne représentent pas vraiment les 5000 psychanalystes exerçant effectivement en France aujourd’hui, ni tous ceux qui à des titres divers ont une fonction thérapeutique, marqués par leur propre formation analytique et qui placent l’écoute et la parole au centre de leur pratique. Fort heureusement, la psychanalyse n’appartient pas aux psychanalystes, quoiqu’ils en aient. Et tous, littéraires, philosophes, historiens, simples analysants, chauffeurs de taxi, ouvriers, masseuses, ou simples "amis de la psychanalyse" [8] , nous ne vous laisserons pas brader ni brocarder la psychanalyse, son histoire, pas plus que la connaissance du rôle réel de son fondateur.

Pourquoi alors s’acharner à discuter un livre qui, une fois achevée sa campagne de promotion, tombera dans l’oubli comme une marque désuète de lessive ? L’enjeu dépasse et déborde la psychanalyse comme thérapie. Les psychanalystes vont-ils enfin se décider à se rendre compte que Michel Onfray réhabilite les thèses de la Nouvelle Droite ? C’est pourtant ce que tient à souligner sur son blog Bruno Gollnish : « Au nombre des études sur le sujet citées favorablement par Michel Onfray , figure aussi, horresco referens, celle du professeur Debray-Ritzen, La scolastique freudienne paru en 1972, ouvrage forcément nul et non avenu selon le lobby de la psychanalyse et de ses amis puisque son auteur fut proche de la “ Nouvelle droite” ». Il se plait dans son blog à nommer "Sigismund Schlomo Freud, alias Sigmund Freud" selon une vieille pratique de l’extrême droite française : allemand et juif !

À laisser sans réponse ou à cautionner les affabulations et les légendes noires complotistes fabriquées par les destructeurs de Freud dont s’inspire directement Onfray, c’est le véritable travail de recherche des historiens de la psychanalyse qui se trouve dévalorisé, ignoré et empêché. Ce travail critique, fondé sur les méthodes et l’éthique de la connaissance rationnelle est pourtant nécessaire pour cerner véritablement ce qu’a été le rôle et les limites du travail de Freud alors même que les fabricants de légende à la Onfray le dénoncent comme hagiographiques. Tout le truc est de crier au loup assez vite et assez fort.

Michel Onfray pratique le n’importe quoi mais ignore dans sa "folie raisonnante" que le droit de tout dire, n’a rien à voir avec la droiture. Nécessité éthique à toute prétention à la connaissance.


Michel Rotfus est professeur de philosophie au Lycée international Honoré de Balzac, Paris 17éme.

Notes

[1Le Monde, édition du 08.05.10.

[2Georges Steiner, Martin Heidegger, Albin Michel, 1981.-

[3Le Monde, idem.

[4voir Élisabeth Roudinesco, Pourquoi tant de haine ? Anatomie du Livre noir de la psychanalyse, Navarin éditeur, 2005, et Pourquoi la psychanalyse ? Fayard, 1999. Voir aussi un récent entretien où, encore une fois, elle explique de quoi il en retourne : http://www.surlering.com/article/article.php/article/elisabeth-roudinesco-entretien-exclusif.

[5Qui a peur de Michel Onfray ? Point de vue paru le 07.05.10 dans Le Monde.fr

[6Pierre Henri Castel (philosophe, historien des sciences, directeur de recherche au CNRS, psychanalyste) et Philippe Grimbert (psychanalyste, écrivain), étaient aux côtés de Mikkel Borch Jacobsen (philosophe, historien de la psychanalyse , professeur à l’Université de Washington, co-auteur du Livre noir de la psychanalyse, Les Arènes, et du Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse, Les empêcheurs de penser en rond, à l’émission de France Inter, Le téléphone sonne, mardi 4 mai, 19h30.

[7Voir dans Philosophie Magazine n°36, février 2010, comment Jacques Alain Miller, face à Onfray, se détourne de Freud puisque ça tient, grâce à Lacan.

[8Ainsi que Derrida se définissait. De quoi demain… Dialogue Derrida-Roudinesco, Champs-Flammarion.-

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