Actua-Psy, le journal des psychothérapeutes - N° 115

Après le colloque sur
Le psychothérapeute et le réel social
par Patrice Ranjard

Le psychothérapeute est aussi un citoyen. Est-ce seulement “par ailleurs”? Ou est-ce lié ? Et ses clients, qui sont aussi insérés dans une société, est-ce “par ailleurs”, ou cela concerne-t-il son travail? Beaucoup répondent sans hésiter que les deux domaines sont sans rapport. 

C'est que l'exclusion du social hors de la psyché ne date pas d'hier. Elle est déjà là en 1897 lorsque Freud “ne croit plus à sa neurotica” (lettre 64 à Fliess 21 septembre 1897). Dans la théorie de 1896 (Étiologie de l'hystérie), le social est présent : les névroses sont dues à des difficultés dans les relations de l'enfance; l'hystérie est moins fréquente dans “le bas peuple” parce que le bas peuple est moins moral, donc le sexe y est moins conflictuel. Après le volte-face de 1897, Freud s'oriente vers une étiologie interne sur la base d'un monde pulsionnel conflictuel. La psyché se développe selon ses propres lois. Avec Mélanie Klein, la théorie des pulsions atteint des extrêmes, c'est tout juste si l'on se préoccupe des parents réels. Beaucoup de disciples de Freud iront jusqu'à nier que le social compte pour quoi que ce soit dans le psychisme. Je me rappelle, en mai-juin 68 un psychanalyste qui interprétait la peur de se faire matraquer par les CRS comme un reste d'homosexualité mal analysé ! 
Je ne vais pas tenter ici d'esquisser une histoire des rapports du social et du psychique, mais juste indiquer quelques ouvertures, d'origines très différentes et qui restent à “mettre ensemble”. 

Au sein de la psychanalyse, Winnicott, tout en ne critiquant pas la théorie des pulsions, met l'accent sur les soins maternels et sur la relation, dans sa pratique et dans ses écrits, et ce des années 30 aux années 60. Dans le dernier quart du siècle est redécouverte la première théorie freudienne. Marie Balmary d'abord, en 1979, avec L'homme aux statues, Freud et la faute cachée du père, recherche dans l'histoire de Freud les motifs qui l'ont poussé à changer de théorie. Puis c'est Alice Miller, qui publie, à partir de 1980 (1984 en Français) de nombreux livres véhéments pour faire revivre la réalité des traumatismes subis dans l'enfance. Elle va jusqu'à proclamer qu'elle n'est plus psychanalyste, parce que la psychanalyse ne reconnaît pas la réalité des torts causés par les parents. Enfin Jeffrey M. Masson publie Le Réel escamoté, le renoncement de Freud à la théorie de la séduction, où il détaille l'histoire de ce renoncement et montre comment l'establishment psychanalytique a verrouillé les choses, en passant à la trappe passages de lettres ou lettres entières concernant la séduction des enfants. Hors de la psychanalyse, les travaux de Bateson sur la "pathologie des relations" sont connus en France dès les années 70. Son étude photographique (1942) sur les mimiques de mères balinaises avec leur bébé, montre comment elles lui transmettent ainsi la relative insensibilité émotionnelle du caractère balinais. La fameuse “double contrainte”, publiée en 1969, valide, comme cause de pathologie mentale, la relation, sans qu'il soit besoin d'agression sexuelle. L'école de Palo Alto explorera cette dimension qui, tout en faisant partie de la psyché, est intimement sociale. 

En 1987, Vincent de Gaulejac publie sa Névrose de classe. au titre scandaleux: comment peut-on associer ainsi au concept de névrose un concept sociologique ? Pire : un concept quasi politique ! Pourtant la démonstration est convaincante : on peut être névrosé pour avoir changé de classe sociale. Toutefois, sous la névrose de classe, on retrouve toujours la névrose tout court, la névrose “normale”, purement psychique ! Gaulejac l'a bien rappelé dans son intervention à notre colloque, en évoquant Annie Ernaux et les révélations de ses derniers ouvrages. Ainsi, même avec Gaulejac, le rapport du psychique et du social reste enraciné dans l'univers de l'enfance et de la famille. La véritable articulation du psycho-individuel et du réel social, c'est à Gérard Mendel qu'on la doit. C'est en octobre 1968, donc sans rapport avec les événements de mai, que paraît La révolte contre le père, où Mendel pose les bases conceptuelles de ce qu'il appelle la sociopsychanalyse. Deux concepts en particulier articulent psychisme et réalité sociale : institutions socio-culturelles et sociogénèse partielle de l'inconscient. 

Les premières “sont, au sein des cultures, l'ensemble des mœurs, coutumes, usages, écrits, modèles économiques, systèmes politiques, réalisations artistiques, formes d'expression religieuse, etc. Le pouvoir social est le nom générique donné à l'ensemble de ces ISC. Il ne doit donc pas être confondu avec le pouvoir politique, social. Le pouvoir social, c'est toute la pression sociale qui, au sein d'une culture, s'exerce sur l'individu”. Le jeu de la mère balinaise avec son enfant est une ISC. Mais aussi le type de relation qui s'établit entre maître et élèves dans l'école de telle société à telle époque. Ou encore le clivage des idées qui vous oblige, si vous prétendez être de tel groupe à penser ceci et non cela. 

L'inconscient qui s'est mis en forme dans l'univers “psychofamilial” peut ainsi être modifié par "le réel social". Un enfant peut avoir géré la crise œdipienne de façon satisfaisante et être devenu capable de relations d'égal à égal avec les autres humains ; lorsqu'il arrive à l'école le maître refuse cette relation d'égal à égal et il est appuyé dans ce refus par tout l'environnement. L'enfant régresse et la conquête récente de l'autonomie est ébranlée. Durant les quinze ans d'école qui suivent, l'enfant fait quotidiennement l'expérience que toute tentative, individuelle ou collective, de modifier quoi que ce soit dans sa vie scolaire est vouée à l'échec. Il fait l'expérience d'une impuissance sociale absolue. Comme l'enfant balinais devient insensible, l'enfant français devient un français: râleur, individualiste, et convaincu qu'on ne peut rien à rien. Le réel social a contribué à générer de l'inconscient psycho-individuel.

Mendel opposera ensuite la “personnalité psycho-familiale” à la “personnalité psycho-sociale”. La personnalité psycho-familiale se met en forme au sein des relations familiales. Il s'agit ici de ce que la psychanalyse appelle personnalité, avec son inconscient dynamique, ses éléments refoulés s'exprimant dans les symptômes, ses mécanismes de défense, ses sublimations etc. Normalement, vers cinq, six ans, cette personnalité est achevée et l'individu est prêt à fréquenter les autres humains et à s'intéresser au monde hors famille. Il est prêt à agir sur le monde, prêt à coopérer avec d'autres pour modifier le monde. Lorsqu'il est dans un environnement qui permet cela (par exemple il joue son rôle dans les travaux des champs, ou bien dans la forêt avec ses copains il construit de vraies cabanes habitables, ou encore il participe à un Conseil municipal d'enfants et voit se modifier les conditions de vie en ville, etc.), alors se développe sa personnalité psycho-sociale. Elle est faite de l'intégration dans le Moi, conscient et inconscient, des effets sur l'environnement des actes réalisés. L'expérience répétée, qu'agir, seul et/ou avec d'autres, modifie le monde, génère un Moi fort et moins conflictuel, qui prend confiance en soi et dans les autres. La personnalité psycho-familiale peut même en être modifiée. La personnalité psycho-sociale se développe en élargissant ses investissements : dans cette perspective, l'homme “normal” se sent citoyen, s'intéresse à ses concitoyens et aux affaires de sa cité, s'y exprime et y agit. 

En pratique, les choses ne se passent pas ainsi, parce que le réel social s'organise de manière à empêcher la personnalité psycho-sociale de se développer. L'école, l'église, puis l'armée, l'usine, le bureau, toutes les organisations sont structurées selon le modèle pyramidal de la famille, ce qui permet de maintenir constamment le citoyen potentiel dans un statut d'enfant, et donc de l'empêcher de devenir réellement un citoyen . Le citoyen est réduit au rôle d'électeur, et reste sans aucun pouvoir sur son monde. Or, comme le dit fortement Mendel, “un homme privé de pouvoir est un homme mutilé”. Ce n'est pas pour rien que Susan George, dans son Rapport Lugano , fait préconiser à ses “experts” “que les gens soient préoccupés de ce qu'ils sont et non de ce qu'ils peuvent faire”.

Ceux qui observent cette réalité sans penser qu'elle est anormale, pathologique, mutilante, donnent des interprétations psychologiques aux phénomènes sociaux ; interprétations que Mendel appelle “régressives” parce qu'elles visent à faire “régresser” le réel du social au psycho-familial. Par exemple on interprète la révolte du personnel d'un service contre son chef comme un mouvement œdipien de contre-dépendance, ou le refus d'emploi par les chômeurs comme de la paresse. Notre récent colloque nous en a donné deux beaux exemples : Jean-Louis Servan-Schreiber explique la guerre israëlo-palestinienne par une seule cause : la haine ; quant aux problèmes de la Serbie, ils sont dus, selon lui, à la seule personnalité de Milosevicz. 

Revenons au psychothérapeute, “face au réel social”… Dans son cabinet d'abord. Tous ses clients n'ont pas fait des études supérieures et ne jouissent pas d'une situation bien rémunérée. Si un client se plaint de “son réel social actuel”, le thérapeute entend, bien sûr, à travers la plainte de l'adulte d'aujourd'hui, celle de l'enfant d'autrefois. Mais s'il ne prend pas aussi en considération la réalité d'aujourd'hui, il risque de replacer son client dans la même incompréhension qui a fait souffrir l'enfant autrefois. 

Et hors de son cabinet ? Si l'économie était conçue de manière que tout le monde puisse travailler, s'épanouir, gagner sa vie, évoluer, changer sans trop craindre l'avenir etc. eh bien, nous aurions beaucoup moins de clients ! Si l'économie continue à se livrer au massacre des hommes qu'elle a entrepris avec la mondialisation et la monétarisation, alors nous aurons de plus en plus de clients… qui ne pourront pas payer ! Et ce sera de plus en plus inutile ! 

Si la psychothérapie a quelque chose à voir avec la dignité de l'homme, avec les valeurs (justice, droit, égalité, vérité, tout ce qui se distingue de la force et des rapports de force) alors le psychothérapeute ne peut qu'investir ses responsabilités de citoyen, s'informer sur les divers aspects de la mondialisation, prendre position et agir. Si peu que ce soit, ne serait-ce qu'en soutenant des associations actives. n