Psychanalyse, psychiatrie, psychologie,, psychothéraphie
le dialogue se met en place
par Philippe GrauerLe Ministère, se proposant de définir la psychothérapie – vaste entreprise, confiée à l'Anaes, l'Agence nationale française d'accréditation et d'évaluation en santé, où prédomine l'esprit médical – met apparemment en attente la question de la réglementation. On murmure que le Ministère prévoit deux modèles possibles, l'un articulant la psychothérapie selon les trois volets psychothérapie relationnelle (où figurerait la psychanalyse), cognitive et systémique, l'autre une reconnaissance d'un titre commun.
Les professionnels pendant ce temps, entament le dialogue. En contribuant avec le dépôt de proposition de loi de Jean-Michel Marchand, à participer de façon compétente au débat politique engagé précédemment par le Dr. Acoyer, le SNPPsy a fourni une impulsion décisive à la question de la nécessaire modernisation des professions de santé, médicales et non médicales, dans le domaine de la psychothérapie. Un véritable débat national se développe à présent. C'est dans ce cadre que, pas plus tard que le 16 juin, à l'initiative de Cultures en mouvement, la revue que dirige Armand Touati, se tenait une journée intitulée psychanalyse psychothérapie, le débat, réunissant un certain nombre d'interlocuteurs représentant des courants significatifs des deux professions.
Y participèrent, Jean Cournut (SPP), Jacques Sédat et Alain Didier-Weill (APUI), Jean-Michel Fourcade (AFFOP), Serge Ginger et Annie Rapp (FFdP), Ph. Grosbois (SNP), Thierry Jean (Journal français de psychiatrie). Impensable il y a quelques années encore, un tel aréopage réuni pour confronter ses vues témoigne d'une évolution que nous avons su anticiper, devant, à partir de l'émergence de la profession de psychothérapeute, affecter les trois autres professions déclinant la psychothérapie, qui maintenant s'avère irréversible et requiert la concertation entre les quatre protagonistes, afin que ni l'imposture, ni l'hégémonisme, ni une étatisation dommageable ne puissent altérer les titres de leurs différents ors.
Naturellement, lorsqu'on entreprend de se parler, cela ne peut s'entamer que sur la base des propos qu'on ne se tenait pas encore en confrontation directe. Il convient de partir d'où l'on en est. L'important c'est que les protagonistes mis en présence, commencent à s'expliquer.Ainsi l'on a pu voir produire des arguments bas de gamme sur les 427 "psychothérapies" (c'est le moment d'utiliser des guillemets, malgré la mode agaçante consistant à guillemétiser tout propos dont on ne sait prendre la responsabilité) officiellement répertoriées par le Guide du routard psy, dont la toute dernière Clio Thérapie, discréditant aux yeux des critiques se contentant d'un argumentaire trivial, une profession imaginaire constituée de charlatans œuvrant dans la zone peu ragoûtante d'un développement personnel dénaturé.
Ce débat donne à lire en filigrane que ça n'est décidément pas l'habit de la méthode qui fait le moine de la psychothérapie, et confirme l'idée à laquelle au SNPPsy nous tenons tant, avec nos alliés de l'AFFOP, qu'il convient d'agréer les praticiens, plutôt que de partir des méthodes-écoles. Dont certaines ont décidé de soutenir leurs intérêts au sein d'une EAP(1) où le commercial et le politique risquent à tout moment de donner prise à des critiques mieux fondées que ce que nous avons pu entendre.
On a pu y entendre également que les psychothérapies rampaient dans l'épistémè d'une séduction qu'on aurait pu croire définitivement répudiée par Freud, mais dont des esprits malhonnêtes et incultes s'obstinent à ressusciter les fantômes dans un Jurassic Parc effrayant.
Il est probablement inévitable que ça commence comme ça, avec comme dommage que l'invective constitue un merveilleux cadeau offert au pèlerin prompt à s'emparer du bâton tendu pour se faire battre.Le fait que le débat ait pris pour commencer parfois une allure de dialogue de sourds électrisé, virant avec Serge Ginger(2) s'en prenant à Thierry Jean(3) au numéro de duettistes où le plus malin embarque le plus rigide (on va le dire comme ça) en vue que le débat dérape et que les contours se flouent, n'empêchera pas que les prémices du vrai dialogue aient été posées, et que les protagonistes présents aient pu établir que la psychothérapie en France s'articule selon deux pôles antagonistes.
On ne pourra pas manquer d'éthique indéfiniment à affecter de mettre tout le monde dans le même sac. Faîtes-nous grâce d'un anti-psychothérapisme primaire! La guerre froide est tombée en désuétude, vivez avec votre temps. Thierry Jean, en dénonçant dès le lendemain dans Le Quotidien du médecin (25 juin 2001) le SNPPsy comme auteur d'une opération de marketing visant à la promotion de pratiques actionnant la grande promesse du pervers de guérir de la misère de l'économie libérale par une félicité de bazar, peine visiblement à distinguer les contours du paysage(4). Dans le même temps il a repéré que nous existions, c'est déjà ça. Il ne lui reste plus qu'à confronter son fantasme avec notre réalité.
Laissant là pour l'instant le maniement douteux des statistiques et l'effort de vente d'un CEP peu crédible, nous avons pu entendre à la tribune par la voix de Jean-Michel Fourcade, président de l'AFFOP(5) une contribution sérieuse et solide, sur les questions épistémologiques posées par la pluralité des types d'actes. J'ai pu faire entendre également la voix du SNPPsy, témoignant de la valeur de la posture pluraliste, de la problématique de la complexité telle qu'elle se joue pour un patient recourant successivement à des praticiens de disciplines différentes, et, ce qui relève du champ particulier de la multiréférentialité, de l'intérêt, tant du point de vue éthique que de celui de la recherche, du travail des praticiens travaillant à articuler des méthodologies très différentes sinon contradictoires(6).
Bien entendu tout au long de la journée, un large tribut de reconnaissance fut versé à la psychanalyse, dont la puissance fondatrice et inspiratrice était bonne à reconnaître, au point même de voir décliner des allégeances d'aloi problématique.
Enfin, de part et d'autre nous voici à présent à même d'un peu mieux nous identifier, et déterminer qui est interlocuteur valable, et comment se reconnaître, si l'on doit approfondir la rencontre par delà les vieilles querelles. Nul doute que des confusions demeurent, que des discours ready made sont encore prêts à partir tous seuls sur simple déclenchement.
L'on peut raisonnablement espérer que des échanges ultérieurs permettront de dégager les véritables lignes de différenciation, les disjonctions et les conjonctions. Sachant qu'il nous faudra veiller constamment en ce qui nous concerne au SNPPsy et à l'AFFOP, à bien nous démarquer d'une FFdP toujours prête à tenter de tout faire confondre, et nous embarquer dans ses dérives. Ceci posé, le paysage est complexe, mais pas forcément illisible. Les faux antagonismes et les clivages réels (il faudra bien prendre acte de ces derniers) se dessineront, pour peu que ceux qui ont intérêt à se parler poursuivent le dialogue à présent entamé.
L'échange psychothérapie-psychanalyse, vite élargi à la psychiatrie et à la psychologie, pourra alors produire ses fruits. Le SNPPsy pour sa part, ainsi que l'AFFOP, aura à cœur de contribuer à le faire progresser. Les propos de J. Sédat en particulier, alertant sur la dérive possible des pouvoirs publics, d'entraîner la psychothérapie sur le terrain d'un eugénisme social en la dénaturant, me semblent mériter réflexion. Les principes de laïcité (Laienanalyse) et d'extraterritorialité revendiqués par la psychanalyse pourraient fort bien trouver leur application – en toute rigueur naturellement – dans le cadre des psychothérapies relationnelles. Si "la séance d'Analyse constitue un espace extraterritorial d'énonciation", et non pas d'énoncé, comme le rappellent justement aussi bien Jacques Sédat que Jean-Michel Fourcade, ceci ne définit pas celle-ci scientistement comme science du sujet, mais plutôt comme "art du bavardage"(7), requérant selon les termes de Freud la posture psychique(8) plutôt que celle du penseur intellectuel(9), du savant(10). Je ne vois pas de différence de nature empêchant le psychothérapeute relationnel de définir sa pratique comme relevant de ce même espace.
Bref, concernant la question de l'inscription sociale de la psychothérapie relationnelle, la question consiste à savoir si l'on parviendra à définir, s'agissant après tout encore de laïcité, une loi sur le modèle de celle, mutatis mutandis, qui présida heureusement dans notre pays à la séparation de l'Eglise et de l'État, dont finalement les deux protagonistes se sont assez bien portés.
Il vaudra mieux continuer de "bavarder" ensemble et de se concerter de façon responsable, pour éviter les nombreux écueils prévisibles. Plus, après procédure de reconnaissance mutuelle entre organismes s'estimant dignes de confiance, nous serons ensemble capables de progresser, mieux ensemble nous serons à même d'infléchir le cours des choses, qui en aura sûrement bien besoin. Les événements que nous continuerons d'impulser dans les prochains mois, tant au SNPPsy qu'à l'AFFOP, en faveur de l'approfondissement du dialogue dans le cadre même de l'AFFOP, que de la tenue d'Assises nationales sur la question de la psychothérapie, s'efforceront d'y contribuer.
Nous reviendrons sur ces questions, puisque aussi bien du côté de Juan David Nasio se traitait récemment le sujet psychanalyse vs. psychothérapie, où ne manquèrent pas non plus à ce qu'on m'en a rapporté, pas mal de vieux bateaux qui flottent encore. L'essentiel, réside bien dans l'ouverture du débat. Qu'il s'ouvre donc, et balayant les miasmes d'une autre ère, renouvelle celui que nous respirons, d'air, afin que se trouve le mieux garanti possible, au sujet recourant à nous, l'espace de sécurité lui permettant de se mettre dans des conditions suffisamment bonnes en route vers lui-même.