Editorial
par Michael Randolph
Une capitale et sa province, encore et toujours en mal d’articuler ensemble “un échange verbal à finalité communicative”…
Des psychiatres, encore et toujours en verve pour lober des grenades dans le secteur des psychothérapeutes, qui “unis pour l’occasion sous la bannière d’un syndicat, le SNPPsy, ont compris l’intérêt marchand d’investir le créneau du malaise social et de la souffrance psychique” (le Quotidien du médecin n°6943, 25 juin 2001)…
Un syndicat, le SNPPsy, aujourd’hui et pendant un laps de temps assez limité aux yeux de ceux qui trouvent vertigineuse la déferlante des mois qui passent, a maintenant 20 ans. Voilà à bien des points de vues, de la “continuité dans le changement”.On a beaucoup parlé récemment de ces derniers vingt ans, des réflexions tour à tour enthousiastes, désabusées ou perplexes, en général pour des raisons pas directement liées à l’essor et l’évolution de la profession de psychothérapie. À nous maintenant de faire un petit point, un “droit d’inventaire” à nous, une admission, qui sait, d’un “entrisme” tout ce qui est de plus normal dans une profession alors quasi inexistante et du rôle que le syndicat a joué et joue encore dans son émergence et sa structuration.
D’abord, la profession, existe-t-elle seulement? Oui. N’en déplaise aux inventeurs fantasques des 400 méthodes de psychothérapie, de la tour de Babel du développement personnel etc, il est professé dans ce pays et dans cette “nébuleuse” de la psychothérapie un canon de connaissances, de pratiques, d’attitudes aussi structurées et souvent moins incohérentes que ce que l’on peut trouver dans bien d’autres professions en apparence des plus rigoureuses – le droit, l’ingénierie etc.
La syndicalisation des psychothérapeutes, ce “montrer ensemble” de praticiens sans patron, a-t-elle réellement accouché d’un espace cadre pour la profession, de repères pratiques et conceptuels pour ceux en dehors aussi bien que pour ceux en dedans ? Eh bien, je vous invite à venir faire l’expérience de répondre au téléphone une journée entière au SNPPsy, 77 rue des Archives, Paris 3° : une dame de la banlieue ouest à laquelle son psychiatre aurait “accordé sa pleine approbation” pour qu’elle se désigne psychothérapeute, veut savoir si on peut lui envoyer des patients. Un homme du Poitou-Charente, veut savoir comment réagir envers un médecin-formateur ayant séduit sa femme lors d’une formation en “psychosomatographie” dont la méthodologie fut enracinée dans “l’apprentissage de la confiance absolue”.
Un monsieur avec un accent veut trouver un psychothérapeute turcophone pour soigner sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui ne veut plus retourner chez elle. Une femme en quête d’une formation à la psychothérapie insiste pour que je prenne position par rapport à ce qui s’est vraiment passé entre Freud et Jung dans la bibliothèque lors de leur dernière rencontre. En dehors de ces demandes qui relèvent de l’anecdote, il y a une pluie fine de requêtes pour de l’information sur la déontologie, sur la formation, sur les praticiens crédibles y compris dans les coins les plus reculés du pays, sur le moyen de naviguer dans le dédale administratif, sur la loi par rapport au titre de psychologue, sur l’assurance professionnelle et j’en passe. Incontestablement, le SNPPsy est perçu comme une sorte de “bureau central articulateur” de la chose psy dans toutes ses manifestations.
Depuis vingt ans, où les membres fondateurs examinaient ensemble leurs propres dossiers de titularisation, créant parfois en passant des mésententes et des méfiances que les années n’ont guère soulagées, trois ou quatre développements sont particulièrement à noter.
Premièrement : le syndicat s’est affranchi (il y a 5 ans) non pas d’une tyrannie mais d’une confusion née des cohabitations successives dans les bureaux du président du moment. Ce processus d’affranchissement, y compris dans les esprits, suit progressivement son chemin. Aujourd’hui nous veillons à contourner le vieil écueil d’une notabilisation rampante, dotée de toujours plus de niveaux de démarcation entre praticiens, toujours plus “d’honneurs” aux sortants. Nous cherchons à enraciner et à entretenir un système de fonctionnement proprement collégial, habilement poussé par Philippe Grauer qui comprend bien que dans primus inter pares, c’est bien le “pares” qui compte.
Deuxièmement : nos instances les plus importantes se professionnalisent. La commission de titularisation, au cœur du dispositif qui cherche à rendre juste, prévisible et démocratique cette procédure, fondatrice d’une identification professionnelle saine, s’est donnée les moyens – sous l’impulsion de Dominique Monnard et les autres membres de la commission – d’ancrer leurs jugements dans un étayage compréhensible et explicable des éléments à discerner.
Troisièmement : le syndicat se féminise, ses instances gouvernementales aussi. Palpable, mais difficile à définir, ce développement aussi bien philosophique que démographique s’enchevêtre avec le premier et peut se résumer à une détermination d’éviter toute confiscation de l’espace de décision, y compris par soi-même !
Quatrième et point d’achoppement notoire : la régionalisation. Au fil des années et au gré de l’investissement d’énergie des uns et des autres, nos antennes régionales fleurissent ou dépérissent. Lors d’une récente, et bien trop rare réunion de l’antenne Midi-Pyrénées (dont je suis le responsable), s’est exprimé la revendication, gentiment posée en termes de souhait, d’un renouveau de l’échange à double sens qu’est la vraie promesse de la syndicalisation. À nous de veiller à ce que ces pôles de réflexion et de partage que sont les antennes se trouvent encouragés et habilités à exercer ce “retour vers le centre” qui nous est indispensable. Le Club parisien (et pourquoi s’arrêter en si bon chemin? – du 6° et 16°) est un peu le trou noir au cœur de la galaxie psychanalytique et psychothérapeutique. Tout finit par par être aspiré là-dedans, d’où plus rien ne sort à part des bribes imprévisibles et infiniment énigmatiques, si on ne se donne pas les moyens, y compris en finançant la présence active des provinciaux, d’exercer une vraie contre-pression.
Et le Quotidien des médecins dans tout ça ? Comme nous le savons bien à partir de notre expérience clinique, les anachronismes guettent et renferment le psyché. Lorsqu’ils sont revendiqués avec un surcroît de véhémence, nous avons tendance à indiquer au patient qu’une visite chez le psychiatre s’impose avant que le mal ne soit structuralement inéradicable. Le philosophe Martin Heidegger avait déjà dans un tout autre contexte opiné que “le psychiatre a besoin d’un psychiatre” (lettre à Medard Boss au sujet de Jacques Lacan). Nous ne pouvons, en toute discrétion, que nous joindre à ce sentiment.