Actua-Psy, le journal des psychothérapeutes - N° 115

Elle est folle mais je l'aime
par Denise Rebondy

La rumeur courait depuis quelque temps… je n’y portais pas attention : j’avais mon planning, de l’ordre à mettre ici ou là, un rendez-vous à honorer… Et puis, soudain, à un carrefour, je n’ai pas pu l’éviter. Depuis, je suis comme éclopée.

Folle, elle, ma vieille copine ? Pas possible : aucune prédisposition pour ça et je sais de quoi je parle. Je la revois, égale, placide, imposante… Je la connais depuis si longtemps.

En fait elle était déjà là, je veux dire jamais très loin, lorsque enfant protégée des années noires par les parents, je courais en bordure des champs en compagnie des coquelicots, des marguerites et d’une dizaine de cousins et cousines. Que l’été 44 était joli ! Miraculeusement tendre malgré les joues creuses de nos mères et les bizarreries de nos pères, là, pas là, de nouveau là, plus là…

C’était bien simple : chaque soir, en alternance, soupe au lard et soupe au lait (sucrée). Puis, au lit les jeunes, les grands ont encore à parler. Bien-entendu cela n’allait pas sans quelque rudesse, en réponse à quelque grosse voire très grosse bêtise de la petite bande : le cousin Maurice avait laissé partir au fil de l’eau une de ses galoches neuves que la tante en colère venait tout juste d’obtenir, à l’avance sur les tickets de l’automne, en brandissant une épave à semelles de bois sous le nez du préposé embarrassé mais finalement compatissant. La cousine Micheline avait oublié le seau des cochons quelque part et elle pleurait comme une Madeleine parce qu’elle ne savait plus dire où… On sut plus tard que l’ustensile avait servi de vivier pour les vairons et qu’il prenait des vacances sous le pont de l’Aire. Mais surtout, surtout, le grand René avait déniché des engins datant de l’autre guerre. Il les avait empilés en contrebas du lavoir, c’est-à-dire loin du regard des adultes, et c’est là qu’il tenait régulièrement ses cours, devant tous les cousins alignés. Au départ médusées par son savoir théorique, les filles avaient pris peur un jour qu’il se proposait de démonter, au moyen d’un tournevis et d’un marteau, une antiquité rouillée sous laquelle se devinait vaguement la forme antipathique d’un gros suppositoire. Devant ce passage à la pratique une des filles donc, avait craqué, ça arrive quand même ? Elle avait tout dit à la cuisine, autant dire à l’ennemi : non seulement l’équipe au complet avait reçu sa vraie raclée, administrée de bon cœur par les mères éperdues de bonheur d’entendre piailler leur marmaille tout juste rescapée, mais en plus, la rapporteuse s’était fait rançonner, par représailles. Cela lui avait coûté les rubans écossais qui terminaient ses deux tresses et, tandis qu’ils se consumaient sous l’allumette du grand René silencieux et méprisant, elle s’inventait dare-dare une réponse à fournir à la première des femmes, probablement la tante Marcelle, qui s’aviserait de la disparition. Elle l’entendait déjà : “t’as l’air de la poupée du diable avec tes cheveux embrouillés”.

Il y a des jours d’enfance où l’injustice déborde de partout, où le chagrin est plus que du chagrin et ces jours-là, par nécessité vitale, votre instinct vous conduit à quelque miséricordieux refuge connu de vous seul. Le refuge était là, tout près : l’étable où une quarantaine de bonnes grosses bêtes échangeaient gravement leurs impressions digestives dans l’acceptation des choses telles qu’elles sont. On était là en bonne compagnie, partageant la tiédeur et la paille froissée et bientôt le cœur gros s’apaisait, bercé par la conversation des vaches, le mouvement doux de leur tête bonasse, leur souffle tiède qui, mine de rien, sans vous humilier, caressait à peine votre joue au passage. Folle, la pourvoyeuse de lait pour la soupe du soir? Folle, la consolatrice ruminant en boucle la continuité de la vie ?

Été 45, c’en est fini de mes dents de lait et comme les autres tardent, je suis un an durant au diapason des femmes du bourg, au sourire courageux si souvent ébréché. Mais… mon père est rentré et par enchantement la famille se remet en place sitôt son atelier rouvert. Je me présentai donc pour la rentrée des classes avec un cartable de velours côtelé tiré d’un pantalon de mon grand-père, une rallonge à ma robe en forme de volant, pas d’incisives mais des rubans neufs.

Pour mes cousins, hélas, cette rentrée-là fut la confirmation de leur malheur. L’instituteur avant de leur ouvrir la porte savait déjà qu’il allait servir de père aux trois quarts de ses élèves, ce qu'il fit; cette année-là, les suivantes et, pour certains, longtemps encore après qu’ils eussent quitté la petite école. Chaque jour, depuis trois mois, les révélations s’étaient succédé, plus terribles les unes que les autres. On avait appris des mots nouveaux, qu’on n’osait même pas redire… Car entre le départ sur la place, l’an dernier, de ce gros compte rond qui contenait tout ce qu’un village possède de bras, maire et curé compris et dont on savait seulement qu’ils feraient tout pour rester ensemble et ce qu’on savait en ce début d’octobre… il y avait l’abîme. Les femmes n’en pouvaient plus. Pourtant deux fois par jour elles se rendaient à l’étable pour la traite : les vaches assuraient la scansion des jours, horloges intérimaires de ces temps détraqués.

Il y a longtemps de cela… si longtemps qu’il faut parler maintenant, vite, ou se taire à jamais. Alors avec des mots d’hier retenus, intacts, un demi-siècle durant, les témoins ouvrent la crypte. Les odeurs qui en sortent sont si mêlées que ceux d’aujourd’hui chancellent : c’est un oratorio olfactif où les mirabelles du village surnagent sur la soupe claire des camps, où le linge du dimanche sorti de l’armoire aux senteurs pomme-savon vient en vaine reconnaissance flotter autour de corps uniformément glabres, rayés, rayés du monde sensé, plongés dans la décomposition décrétée par folie.

Ça y est, je sais, je sais seulement maintenant. Ce petit camp terrible à la mortalité exceptionnellement élevée, était un simple champ, bientôt un marigot, une clôture et pas un seul lavabo. On (y) dormait sous des toiles de tente (comme des marabouts), sur de la paille vite transformée en fumier… Je vous prends à témoin mes bonnes grosses : avez-vous jamais manqué de litière ? Vous vous souvenez, n’est-ce-pas, de ces grandes fourchées de belle paille que l’oncle distribuait matin et soir ?

Et l’on me dit maintenant que par troupeaux entiers vous partez pour la mort et qu’on vous brûle dans un grand four… parce que vous êtes folles…

Peut-être que vous êtes folles… mais moi je vous aime.