Actua-Psy, le journal des psychothérapeutes - N° 115

Si vous entendez dire que je suis thérapute... , 
par Cathie Guttin

Si vous entendiez dire
que je suis “thérapute”,
ne le répétez surtout pas
à ma mère ! 
Elle croit que
je suis psychothérapeute…

 

À en croire le Journal des psychologues “La psychothérapie n’est pas un métier” et les psychothérapeutes qui s’autoproclament comme tels peuvent pratiquer “leur art de manière farfelue”, voire comme une “escroquerie pure et simple”. Bien sûr, seule la peur du psychiatre fait qu’une personne recherche les “attentions de quelqu’un dont on sait bien que la compétence est limitée”. Les éventuels effets thérapeutiques bénéfiques ne peuvent être qu’à courts termes et restent entachés par les dangers d’un assujettissement sectaire et de “perversion de la confiance” ! Cette consternante vision de notre pratique est due essentiellement au “non encadrement” de notre profession, à un “défaut de formation de contrôle, de supervision”.

On pourrait presque croire un de ces ouvrage moyenâgeux de chasse aux sorcières. Cela pourrait faire sourire si cela ne nous avait pas conduits tout droit dans la chausse trappe de la future législation de la profession qui, finalement, va se calquer sur le modèle universitaire diplômant, délaissant la “troisième voie” défendue il y a dix ans par le SNPPsy, où le métier de psychothérapeute était encore un art, basé certes sur l’apprentissage d’une théorie, mais étayé surtout par un travail approfondi sur soi et une remise en question continue de notre pratique clinique par la supervision et la formation.

Comme le dit Cyrulnik dans Les vilains petits canards : “C’est avantageux de raisonner en termes de dégénérescence, ça implique que moi, neurologue, je ne suis pas dégénéré puisque je suis diplômé. C’est réconfortant d’observer l’autre avec la notion d’immaturité, ça veut dire que moi, observateur, je suis un adulte mature puisque je suis salarié. Ces points de vue techniques confortent les diplômés et les salariés, mais disqualifient les relations simplement humaines affectives, sportives et culturelles, tellement efficaces” concernant la participation de chacun à l’émergence de la résilience chez un être blessé et souffrant.

Alors me viennent un certain nombre de questions : est-ce que le fait d’obtenir un diplôme universitaire, en l’état actuel des choses peut prouver autre chose que notre aptitude à ingurgiter un grand nombre de concepts compliqués et à les régurgiter lors des examens ? En quoi ceux-ci préparent-ils à la relation avec une personne en souffrance , à la gestion des transferts et des contre-transferts ? Si l’on en croit le philosophe indien Krishnamurti, nos écoles et universités sont des “moules mortifères” qui ne servent qu’à “accumuler des connaissances qui nous rendent mécaniques” alors que la transmission du savoir sans compétition et sans autorité “permet à l’esprit d’être plein de spontanéité, de jeunesse, de subtilité.

Par ailleurs, le psychologue et le psychiatre dûment diplômés n’étant tenus pour exercer la psychothérapie, ni à l’analyse personnelle, ni à la supervision, en quoi sont-ils prémunis de la “perversion de la confiance” ou de la dérive sectaire ? N’a-t-on pas vu des médecins gourous de sectes dangereuses ou faisant des passages à l’acte avec leur patientes ? Le diplôme n’a jamais préservé de la vie ni éradiqué nos faiblesses humaines… Pour preuve, les divers témoignages lors de l’émission de Jean-Luc Delarue sur Les psys ont-ils envahi la société ? Nous entendons une femme raconter la relation passionnelle et sexuelle qu’elle a eue avec son psychiatre, Judith Grodech témoigner des avances sexuelles de la part de son psy, un homme compétent et renommé et une femme victime d’une agression sexuelle dans son quartier affirmer que son épicier l’avait mieux soutenue que son psychiatre muet…!!! Dans le Psychologie de septembre 2000, Christophe André, psychiatre et psychothérapeute, reconnaît dans l’article sur les psys qui couchent avec leur patient(e)s que “les psys qui passent à l’acte se recrutent essentiellement chez les médecins, les sexologues et les praticiens de thérapies à médiation corporelle” parce que leur position leur permet de demander aux patientes de se dévêtir et de les toucher (90 % des passages à l’acte sexuels seraient commis par des hommes).

Alors je pose la question : sur quelle réalité objective, quels chiffres donnés par le Conseil de l’ordre des médecins comparés aux plaintes déposées dans les syndicats de psychothérapeutes permet d’affirmer que le travail du psychothérapeute est un sous-travail dangereux et pervertissant ? Quels chiffres permettent d’affirmer que la dérive sectaire et les abus se trouvent plus du côté des thérapeutes non universitaires ? Pourquoi les réponses syndicales et des associations nationales de psychothérapie à cette non-reconnaissance quasi diffamante – et derrière laquelle chacun sait bien que se jouent des intérêts purement économiques de clientèle – n’ont-elles pas été la défense de la “Troisième voie”, telle qu’elle était initialement définie par le SNPPsy, au lieu de s’engager dans cette lutte de pouvoir et cette course à l’approbation étatique ?

Pourtant Heintz Kohut, à la suite de Bolbwy, affirme avec conviction que l’efficacité thérapeutique et psychanalytique dépend de la faculté qu’aurait le psychanalyste de comprendre son patient et d’être en empathie avec lui, au point que ce dernier soit enfin en mesure d’acquérir la cohérence intérieure qu’il n’a pas pu construire dans son enfance. Du fait qu’il est capable de comprendre les expériences et les sentiments de son patient et de sympathiser avec lui, il contribue de façon répétée à renforcer et réparer le moi endommagé de celui-ci.

Est-ce que cela peut s’apprendre à la fac.? Est-ce que des années de théorisation permettent d’acquérir empathie, juste distance, bienveillance ? Et Kohut persévère et signe en insistant sur le fait important que “pourvu que l’analyste soit en fait capable de comprendre suffisamment bien son patient et de le lui faire sentir, la guérison se poursuivra, indépendamment de la préférence de l’analyste pour une théorie particulière”.

C’est d’ailleurs ce que la comédie américaine Un divan à New York tentait de démontrer avec humour et grosses ficelles lorsque la bienveillante et empathique Juliette Binoche, ayant échangé sa bonbonnière parisienne contre le loft d’un prestigieux psychanalyste new-yorkais, se retrouve, par quiproquo, à guérir autrement mieux que lui, par sa profonde compréhension de la souffrance d’autrui, les patients (et le chien !) du méticuleux et rigide William Hurt diplômé de Harvard !!

G. Devereux et T. Nathan nous montrent aussi avec l’ethnopsychiatrie que les techniques thérapeutiques des chamans et des sorciers sont aussi efficaces que les nôtres, bien qu’elles se déploient dans le monde de la mystique et non celui de la rationalité et que par exemple, l’utilisation des objets (grigri, cailloux, etc.) peut constituer des opérateurs thérapeutiques aussi efficaces que la parole. Le guérisseur ne fait jamais de diagnostic de la maladie ; il utilise une technique qui lui a été transmise au cours d’une longue initiation rituelle. De même des expériences “d’ethnopsychiatrie à l’envers” menées en Belgique ont conduit à proposer à des malades psychiatriques occidentaux de vivre dans la maison d’une communauté Peul dont le mode de vie et l’éthique basés essentiellement sur la présence à l’autre et les rites du clan, guérit là où la psychiatrisation et sa pharmacopée ont échoué !!

Finalement, est-ce qu’être humain, être passeur, être un accompagnant juste pourra-t-il un jour s’apprendre et être sanctionné par un diplôme ? Et est-ce qu’un diplôme – fut-t-il en psy-quoi-que-ce-soit – va développer notre humanité, travailler à changer notre ego et ses fantasmes de toute-puissance qui rôdent dans l’ombre ? 

La nouvelle loi, si elle passe, risque comme en Italie de priver du titre de psychothérapeute des gens compétents et faits pour ce métier. Loin de moi l’idée de ne pas souscrire à une demande de qualité de formation encore faudrait-il savoir quelle type de formation favorise et construit la compétence thérapeutique, et s’il est bien réaliste de croire que la loi va empêcher le charlatanisme ?  La loi empêche-t-elle actuellement de se droguer ? A-t-elle empêché des milliers de femmes d’avorter quitte à y laisser la vie ? Croit-on vraiment que les personnes qui ont besoin de dépendance et de magie seront vraiment à l’abri des sectes ?

Si les syndicats et ceux qui font les lois venaient à persister dans ce projet, les futurs psychothérapeutes seront universitaires ou ne seront pas, mais en ce qui concerne ce qui devrait faire le fondement de cette profession, travail sur soi-même et supervision de la pratique, cela va rester à la libre décision de chacun. En ce sens, je ne trouve pas que la loi, telle qu’elle se profile puisse être considérée comme une avancée pour la protection des patients… Dans ma ville de province du Midi de la France, je vois des collègues psychothérapeutes perplexes, qui s’apprêtent à faire “ce qu’il faudra” pour garder le titre de psychothérapeute avec plus de résignation que de désir ou de sens !!!

Sous couvert de protéger un public contre “des usages incontrôlés, voire pervers”, nous allons perdre de vue que la psychothérapie est aussi un art, (si j’osais, je dirais qu’elle est d’abord un art), et que comme tout art, cela demande du talent personnel, certes étayé par une technique et une pratique qui, si elle est nécessaire à l’épanouissement du talent, n’en est pas moins insuffisante. L’art a toujours demandé quelque chose de plus, qui doit venir de nos profondeurs humaines, de nos expériences, de nos blessures dépassées, du chemin fait, et cela ne s’enseigne pas ni ne se codifie, cela se vit.

Cathie Guttin