Les artistes vont chez les psy
par François Paul-CavallierL’artiste n’est pas appelé à faire du beau, si la beauté émerge c’est malgré lui. L’artiste tente de s’exprimer en son nom propre, mais comme tout un chacun, il est avant tout, à son insu, le porte-parole, parfois aussi le précurseur du monde dans lequel il vit. Est-ce un volcan qui éructe du magma dans un fantastique chaos ou un obsessionnel qui tire les lignes régulières de l’art optique comme d’autres ont tiré les lignes de barbelés des camps qui nous enferment encore ?
La beauté émerge de la seule vérité authentique des pulsions qui nous convulsent. Pour cela la beauté n’est pas plaisante, mais elle interpelle les zones d’ombre du montage psychique qui constitue chaque individu. Un artiste qui cherche à faire une beauté plaisante et séduisante se transforme vite en larbin et perd à la fois le rôle et la fonction qu’il s’est assigné. Les fusillés de Goya, l’Origine du monde de Courbet, les centaines de crucifiés ne sont certes pas plaisants, mais ils portent le trouble dont nous avons besoin pour étayer notre imaginaire. Oui l’art c’est d’abord le scandale, l’artiste médiateur de tout ce qui nous fait à la fois horreur et dégoût mais aussi de ce qui nous fascine au sens de fascinnatus qui signifie sexe. Ceci posé, on voit très vite le lien presque ombilical qui relie l’art du psy au psy de l’artiste, tous deux oeuvrent sous la surface du conscient et tentent de dompter les mêmes monstres ou sirènes. En utilisant le terme ombilical délibérément, je ne cherche pas à dire que nous avons en commun d’avoir passé neuf mois au fond de notre « mer » qui nous a irradiés de ses propres turbulences, il en est des paisibles et d’autres déchaînées. Je fais plutôt allusion aux poissons du zodiaque qui résident sous la plante de nos pieds, à la frontière terrestre entre nous et le monde souterrain. Ces deux poissons entravés par un cordon nagent dans des directions opposées, ils sont à l’origine de toutes les racines de mots commençant par psy. Leur entrave mutuelle explicite la difficulté d’avancer dans la vie avec deux pieds qui sont entravés en position symétriquement opposée. S’agit-il de l’opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort ? Ou encore du paradoxe vital entre l’attachement nécessaire à toute vie et l’exigence nécessaire de séparation pour croître dans la vie ?
J’ai commencé ma vie professionnelle au service de la promotion des artistes, mais un jour tout a basculé du côté du monde Psy, aujourd’hui j’ai consacré plus de temps dans le champ de la thérapie que dans celui de l’art. Mais l’art ne m’a pas quitté, il continue à me hanter, à me questionner ; je riposte en le disséquant, le charcutant mais aussi en y participant jusqu'à m’y vautrer. A quoi sert l’art ? Aucune réponse ne peut me satisfaire, c’est une nourriture indispensable à l’élaboration de l’être qui impose le positionnement du spectateur entre attirance et dégoût. C’est aussi le révélateur quotidien de l’évolution du groupe humain auquel l’artiste appartient. Comme le scientifique qui observe la pierre et croit pouvoir la décrire, le spectateur de l’œuvre d’art ne décrit rien d’autre que ce qu’elle suscite en lui. L’œuvre d’art n’existe que dans le regard du spectateur qui, en conséquence, y participe intimement en laissant résonner l’écho dans son histoire.
La mise en perspective que permet la psychothérapie, des constituants signifiants de notre vie met chaque thérapisant en position à la fois d’artiste créant l’œuvre de sa vie et le thérapeute comme un témoin spectateur de cette œuvre qu’il contribue à façonner en fournissant un cadre d’élaboration. Le praticien en psychothérapie n’est pas autorisé à placer une enseigne pour inviter le client à consulter, il peut tout juste placer une plaque au pied de son lieu de travail. C’est donc aux artistes que nous demandons aujourd’hui d’imaginer l’enseigne qui pourrait le mieux représenter notre art et ainsi nous renvoyer en miroir l’image et les fantasmes que notre profession suscite.
À tous les créateurs d’enseignes et de textes qui ont pris le risque de s’exprimer dans cette exposition, j’exprime ma gratitude pour avoir montré un peu de vous mêmes. La parole, nous le savons rend les épreuves de la vie “psychodégradables” c’est lorsqu’elle s’interrompt que les pulsions de mort reprennent le dessus.