Actua-Psy, le journal des psychothérapeutes - N° 119

De la socialisation des psychothérapeutes par l’usage du dictionnaire
par Yves Lefebvre

Nous, les psychothérapeutes penchés au long des jours sur les maux et les mots des individus, leurs histoires individuelles et leur “processus d’individuation”, sommes parfois mal armés pour participer au processus de socialisation, dont Freud dit pourtant qu’il est la seule porte de sortie des affres oedipiennes et la clef du bon fonctionnement social.

Nous ne savons pas très bien non plus contribuer à la guérison de la société même si parfois certains pressentent le rôle éminemment politique de leur action thérapeutique (au sens noble du mot politique, gestion de la cité). Pire : nombreux sont les psychothérapeutes qui n’appartiennent même pas au SNPPsy, ne concevant pas la nécessité d’agir collectivement pour construire leur profession malgré l’existence de cet organisme très humain et bien vivant qui leur ressemble plus qu’ils ne peuvent imaginer (c’est même pour ce motif que certains le quittent !)
J’en appelle donc à Confucius. Devant la décomposition économique et sociale de l’Empire du milieu par excès d’individualisme, il proposa à l’empereur le plus étrange, le plus inattendu et le plus efficace des remèdes : “Faisons un dictionnaire !” Eh bien, j’ai le plaisir de vous inviter à consulter le dictionnaire comme un remède délicieux à l’individualisme.

Récemment je relisais, entre autres mots savoureux : psychoaffectif, psychoanaleptique, psychopompe etc. Mais pas de psychocorporel (à moins qu’il figure dans le dernier Petit Larousse que j’ignore ostensiblement à cause de Confucius : le sage chinois n’aurait pas voulu d’un ouvrage dans lequel un comité décide quels nouveaux mots seront à la mode cette année et quels vieux autres n’y seront plus). Donc, l’Académie qui met au moins un siècle à réviser le dictionnaire n’a pas encore intégré le récent psychocorporel, qui pour ce motif ne figure pas non plus dans les bons dictionnaires.

Les psychothérapeutes qui, eux, l’ont intégré parce qu’ils sont les pionniers de la chose l’écrivent généralement psycho-corporel. Avec un trait d’union qui révèle l’absence de lien socio-orthographique avec les mots des autres familles de psycho.

Il n’y a pas de blâme comme dirait le Yi-King, ni même de faute d’orthographe, ce péché scolaire : on peut jouer du trait d’union autant qu’on veut en composant des mots nouveaux. Les lacaniens vous le diront, dont le re-père révèle un sens caché du repère par une césure orthographique dont ils raffolent.

Mais enfin tout de même, ce manque à jouer dans les règles du jeu des copains n’est-il pas significatif d’un oedipe mal résolu chez notre psycho-corporel, voire même d’un stade préoedipien (sans trait d’union non plus à préoedipien, pour les mêmes motifs) : la césure du psycho et du corporel révélerait-elle le clivage du psychothérapeute qui l’a conçue ? Si c’était le cas, constatant que sa psychothérapie n’a pas suffit à l’en guérir, je l’inviterais au bon remède socialisant du dictionnaire.

Voilà pourquoi je compte reprendre à l’occasion une vieille rubrique grammatico-orthographique parfaitement incongrue parmi ces longs textes psy si touffus, modernes et sérieux qui remplissent les colonnes d’Actua-Psy, et parfaitement désuète au temps du texto, du franglais et du verlan. J’espère que vous y trouverez un certain plaisir inattendu et qu’alors vous aussi, en consultant le dictionnaire, vous pourrez vous amuser à écrire des petits billets d’humeur qui donneraient un peu de vie à notre bon journal : écrire, même pour vanter les mérites du dernier polar qui vous a plu ou de la dernière exposition que vous avez visitée, ça socialise ; et se socialiser est la meilleure façon de contribuer à la bonne marche de la société, comme dirait Confucius.