Actua-Psy, le journal des psychothérapeutes - N° 119

Editorial
par Michael Randolph

Quoiqu’en apparence le moins sinistre des enjeux à l’horizon
des temps troubles qui courent, le plus obscur des dangers susceptible de hanter notre sommeil, nous aurions à coup sûr grand tort de ne pas nous pencher, rapidement et attentivement, sur la question d’éclectisme contre intégrativisme.

Et puis quoi encore ? Entend-on gicler de la gorge du peuple thérapeute, le cache-nez en train de se désembobiner, les cadeaux tardifs en équilibre précaire sur les bras (j’écris la veille de Noël), traversant à toutes jambes le boulevard juste devant le raout des camions-livreurs au changement du feu.

Eh bien oui, éclectisme contre intégrativisme, rien de moins.
En effet le premier est de retour (agressivement éclectique se disait de lui-même un conférencier à Naples récemment) et tant pis pour ceux qui n’ont rien remarqué de son effacement passager. Une phrase sert de point de rassemblement pour cette vision du travail du psychothérapeute : la boîte à outils. Chaque thérapeute est censé pouvoir compléter la sienne, bien remplie de connaissances suffisantes de diverses branches ou d’approches thérapeutiques, lui permettant d’apporter une réponse appropriée à un problème particulier, d’amener l’écoute particulière à la demande congruente en face. Ca s’appelle l’adéquation. Comme une évidence dans ce schéma se trouve une acuité en matière de diagnostique suffisante pour inférer, presqu’instantanément, qui a besoin de quoi et quand.

Tout en ironisant sur les méfaits potentiels d’une démarche épistémologique se voulant utilitaire et pragmatique mais bien moins maniable qu’il n’y paraît, il faut tout de même admettre que de bonnes questions sont ainsi posées : sommes-nous, comme on peut l’entendre, abonnés à une désastreuse vision toute-puissante de l’enjeu thérapeutique, une vision “d’une taille pour tous” (one size fits all), chère à Tati ? À part le seul bon bout, une défaillance relativement délimitée de la condition humaine ? Quelle est la vraie nature de la spécialisation en psychothérapie et a-t-elle un sens ? Lequel ?

Sans doute une partie du problème posé ici est celui, immortalisé par Jacques Lacan, du “supposé savoir” (celui ou celle qui est…). Les connaissances ou savoirs, en tant qu’outillage de base, auraient tendance à se révéler benoîtement fantomatiques lorsque l’on en cherche une application trop serrée, trop précise. “L’inconnaisseur-thérapeute” ne serait pas un ignare mais celui qui ouvre un espace de savoir potentiel à l’autre. En réalité l’éclectisme, avec sa boîte à outils, nous invite dans une monde de technicité répétable : repérage, stratégie, mise en œuvre de la stratégie, démarches alternatives en cas d’échec, comparaison avec les prévisions initiales, ajustement de la modalité pour l’avenir. Pas en soi un mauvais programme, mais suffisamment disjoint de nos articulations réelles pour reléguer le noyau thérapeutique hors de portée. À nous efforcer – en écho lointain de la médecine, des services sociaux, de l’éducation – de vivre dans et à travers un tel langage, les premiers que nous induirons en erreur seront nous-mêmes, prisonniers dorénavant d’un faux-semblant de précision là où nous ne l’incarnons point et privés de vocabulaire dans ce que nous voulons réellement faire.

Il existe une alternative importante à cette vision séductrice pour beaucoup, qui nous range du côté de tous les autres “experts”. Cette alternative se trouve dans la recherche “d’intégrer” les approches psychothérapeutiques différentes plutôt que de les cumuler. Dans ce schéma, le thérapeute, voire le binôme thérapeute/patient, est au cœur du processus, non pas pour ce qu’il sait si adroitement manipuler (Homo faber) mais pour la façon dont il ou elle se positionne dans cet espace particulier d’échange. Ses positionnements posent alors les bases d’une topographie thérapeutique éthique plutôt que technique et amène l’enjeu de la thérapie au-delà du langage des degrés de l’efficacité (dont l’intérêt n’est toutefois pas à refuser) vers celui d’une fécondité personnelle, “née”, selon Philippe Maynard, “d’une nécessité intérieure”.

Le congrès de l’Association européenne de psychothérapie intégrative se tiendra à Paris le premier week-end de novembre 2003 et ces questions et ces enjeux seront très largement débattus. Nous espérons de la part de notre syndicat pluraliste que cette réunion permettra à certains de nos lecteurs de participer à ce débat et de peser sur ces échanges bien plus percutants pour l’avenir de la profession que l’on imagine.