Enseignement nocturne
par Jean-Pierre KleinS. Zweig à propos des découvertes freudiennes sur le rêve parle des “formes plus élevées de toute rêverie et de tout rêve diurne, tels que le mythe et la poésie car le but et le vouloir de la poésie, quel est-il, sinon livrer par le symbole l’homme de ses tensions intérieures”. S. Zweig, Freud, la guérison par l’esprit, Paris, Stock (1932), 1978, p.105.
Moi je ne rêve jamais, dis-je par plaisanterie : je m’endors dans le souffle, je m’éveille dans l’inspiration. Entre les deux, je n’ai rien. En revanche, il y a, oui, il y a des rêves, des songes, des cauchemars, des impressions fugaces, les souvenirs de sensations peut-être jamais ressenties ou à peine. Ce sont en fait les rêves qui m’ont, les rêves qui me possèdent, qui me traversent, qui abusent de moi et parfois me malmènent. Ces rêves dont je suis le rêvé me reconstruisent à chaque fois, me donnent la consistance de chaque jour, ils me recomposent au moment même de cette inspiration qui me fait plonger le matin, depuis mon oreiller, dans cette invention qu’il m’arrive de nommer la réalité. La langue de mes rêves ne m’est pas étrangère, mais elle est étrange dans sa familiarité, elle est multiple, elle me parle, elle me dit, et lorsque à mon réveil je reviens au langage habituel, juste un peu renouvelé d’une journée à l’autre, il s’avère au fond la répétition un peu triste des mêmes phonèmes, des mêmes vocables, de la même syntaxe, de la même identité.
Dans ce que je m’obstine à appeler “mes rêves” comme s’ils étaient de moi alors que je suis d’eux, il n’y a pas une langue, il n’y a pas une couleur, il n’y a pas un caractère, il y a tout alphabet et d’autres aussi, uniques, qui m’énoncent, qui me déclinent et si je m’y perds, eux savent bien, nuit après nuit, me retrouver, me recréer à chaque passage avant que je me réduise dès la lumière revenue à cette pauvre petite unité que je crois être.
Rêver davantage dans certains endroits ? Je suis en fait sans cesse rêvé par d’incertains envers. Les rêves sont comme un enseignement venu de mes infinités, de mes espaces parallèles, de mes temporalités fluides. La thérapie, cet état qui tient de la vigilance et tout à la fois de l’inspiration poétique est une voie, parmi d’autres, pour m’ouvrir aux rêves comme mes maîtres ésotériques.
“S’il fallait établir une différence, je dirais même qu’il (l’univers du rêve) apparaît légèrement plus intense que l’univers réel”. Roger Caillois, L’incertitude qui vient des rêves, Paris, Gallimard, 1956.