Actua-Psy, le journal des psychothérapeutes - N° 119

Hommage à Pierre Fedida
par Le président de l’université Paris VII - Denis Diderot, Benoît Eurin

Agrégé de philosophie, Pierre Fédida commença sa carrière d’enseignant à l’université Lyon II, puis il fut nommé assistant à la Sorbonne en 1966. Quand l’université Paris VII fut créée au début des années 1970 sur le postulat de la pluridisciplinarité, il choisit d’y faire carrière, car cela s’accordait bien à sa grande ouverture d’esprit.
Engagé par ailleurs dans la pratique de la psychanalyse au cours des années 1960, c’est en tant que professeur de psychopathologie à l’UFR Sciences humaines cliniques où il créa le laboratoire de psychopathologie fondamentale et psychanalyse, qu’il a pu construire un parcours de pensée très original qui a largement contribué à vivifier la clinique française et conféré à son enseignement la place prestigieuse qu’on lui connaît.
La carrière brillante et féconde de Pierre Fédida est à l’image de l’homme qu’il était : il utilisait sa vaste culture philosophique et ses liens profonds avec la phénoménologie pour mener une réflexion freudienne authentique. En outre, il n’a jamais cessé d’articuler son travail d’élaboration métapsychologique à une question esthétique constamment renouvelée. Bien loin de s’imaginer qu’on pût “appliquer” la psychanalyse aux œuvres d’art, il trouvait dans celles-ci une véritable condition de possibilité pour sa pensée du psychique, voire pour sa pratique de thérapeute.
Esprit curieux et dépourvu de dogmatisme, Pierre Fédida était un chercheur infatigable dans le domaine de la psychanalyse ainsi qu’à ses interfaces avec les autres disciplines : philosophie, droit, sciences sociales, biologie, médecine, études littéraires et linguistiques, anthropologie, études orientales…
Son souhait constant de confronter les champs disciplinaires l’ont conduit à créer, en 1993, au sein de l’université Paris VII, le Centre d’études du vivant afin de mettre en place une réflexion sur les conséquences sociales des connaissances issues de la biologie moléculaire et sur leur impact dans le domaine des sciences humaines. Le fait que la biologie contemporaine sollicite fortement les sciences de l’homme constituait à ses yeux une chance de renouvellement pour ces dernières. L’originalité de son choix tient à ce qu’il ne s’est pas contenté de réunir au sein du Centre d’études du vivant des spécialistes de disciplines différentes mais de poser comme fondement de la réflexion la nécessité pour chacun d’eux, de s’appuyer sur les exigences de leur champ ; il cherchait à provoquer une réflexion permanente et approfondie en instaurant des échanges permettant l’anticipation – l’un de ses maîtres mots – des débats à venir dans la société.
Préoccupé de conférer au Centre d’études du vivant une assise institutionnelle plus forte, il a contribué avec François Julien, Julia Kristeva et Dominique Lecourt à la création, en 2002, de l’Institut de la pensée contemporaine auquel le Centre est désormais rattaché.
Sa double carrière de théoricien et de praticien – professeur et psychanalyste – l’a conduit à assumer des responsabilités importantes telles que la vice-présidence du secteur lettres de l’université Paris VII sous le mandat de madame Nadine Forest, présidente de 1987 à 1992 et la présidence de l’Association psychanalytique de France. Il était également très présent au sein des institutions internationales, notamment la Fédération européenne de psychanalyse et l’Association psychanalytique internationale.
Il laisse derrière lui une production intellectuelle importante, un nombre impressionnant d’articles publiés – ils se comptent par centaines – dans les revues prestigieuses, trop nombreux pour être cités, et une série d’ouvrages, notamment L’Absence (Gallimard. 1978), Crise et contre-transfert (PUF. 1992), Le site de l’étranger (PUF. 1995), Par où commence le corps humain. Retour sur la régression (PUF. 2000), Des bienfaits de la dépression. Eloge de la psychothérapie (Odile Jacob, 2002).
Son décès soudain prive la communauté intellectuelle d’un chercheur à la pensée d’une grande originalité, l’Université d’un professeur ouvert sur la vie culturelle et sociale, la communauté psychanalytique d’un penseur à la grande finesse clinique. Ceux et celles qui ont eu la chance et l’honneur de le côtoyer n’oublieront pas la chaleur de son rire et la vigueur des indignations de cet homme profondément généreux, l’ampleur de son esprit d’humaniste soucieux de la vocation pédagogique.