REEL : Où en est-on dans le processus d'envisager un diplôme pour les psychothérapeutes ?
Philippe Grauer : vous parlez tout de suite en termes de diplôme. À nos yeux, le diplôme ne représente qu'une partie des conditions à remplir pour exciper d'un titre de psychothérapeute véritablement fondé. Une partie importante certes, mais qui seule ne saurait garantir, ni pour le public ni pour les praticiens eux-mêmes, la qualité de la prestation très particulière que constitue l'acte psychothérapique.
Celui-ci en effet comporte une importante dimension relationnelle, qui engage ce qu'on pourrait nommer l'équation personnelle du psychothérapeute, face à celle, provisoirement fragilisée, de la personne qui consulte. Pour faire face à ce singulier cahier des charges, le seul diplôme ne saurait suffire. Ce dont nos confrères des autres professions conviennent d'ailleurs plus souvent qu'ils ne le laissent parfois entendre.
Soyons plus précis. Ce qui est en jeu actuellement, c'est la question de l'attribution et usage du titre de psychothérapeute - venant en complément de la loi de 85 réservant l'usage du titre de psychologue.
Pour notre syndicat comme pour l'ensemble des organismes de la psychothérapie fédérés au sein de l'AFFOP, le diplôme universitaire ne représente qu'une partie d'un ensemble de cinq conditions à remplir pour être qualifié comme psychothérapeute dans le cadre déjà autoréglementé actuel. À savoir :
1 - avoir parcouru soi même un cheminement psychothérapeutique ou psychanalytique significatif et réussi.
2 - deuxièmement, avoir fait des études sérieuses (Bac + 7) :
2.1 - d'une part, des études universitaires classiques qui dispenseront d'importants éléments de savoir, et encadreront la recherche ;
2.2 - d'autre part, des études pratiques expérientielles où le savoir, le savoir-faire et le savoir-être opèrent conjointement - et ceci, seules des écoles pratiques très spécialisées, dispensant une solide formation sur des bases expérientielles peuvent prétendre le dispenser, conférant par ailleurs au cadre de la recherche sa dimension particulière ;
3 - soumettre son exercice à un code de déontologie suffisamment développé et pensé, bénéficiant d'un large consensus professionnel;
4 - se voir reconnu par des pairs seniors, qui vous confirment une fois ces conditions réalisées dans la qualité de praticien en psychothérapie.Ce qui constitue bien cinq points car il faut compter séparément 2.1 et 2.2.
Selon cette conception, une sorte de bureau national pourrait vérifier que ces différentes conditions sont remplies, chaque lieu spécifique d'un critère donnant son aval, n'ayant délivré que sa part de ce dispositif en cinq points.
Ainsi l'instance qui donnerait l'agrément ne serait qu'une instance administrative, qui collecterait les avis favorables sur les cinq critères énoncés. Notons au passage que serait ainsi évitée l'épineuse question d'un Ordre.
Critères
En ce qui concerne les critères un et cinq, que pour aller plus vite je regrouperai ici, c'est à partir d'une expérience de vingt ans que nous savons au SNPPsy déterminer si le cheminement personnel psychothérapique ou psychanalytique d'un praticien nous apparaît suffisant. La Commission nationale qui chez nous titularise les praticiens est capable de distinguer suffisamment si une personne est apte à opérer dans sa pratique, si elle a intégré suffisamment sa propre psychothérapie pour pouvoir valablement proposer ses services dans ce domaine.
L'outil est en place et nous offrons actuellement la sécurité nécessaire.
Il est par ailleurs capital à nos yeux, qu'une instance pluraliste puisse reconnaître un praticien, non à la seule aune de sa conformité à une école d'origine, mais dans sa qualité personnelle-professionnelle dépassant la simple référence d'école.Le deuxième critère, concernant le savoir, relève en grande partie de l'Université. On y trouverait toute la partie théorique de la psychopathologie, comme aussi bien une histoire de la psychothérapie, de la psychiatrie, de la psychanalyse, pas mal de psychologie, une réflexion anthropologique et philosophique, de la linguistique, de l'épistémologie, que sais-je encore. On y trouvera encore tout le volet de la recherche.
À côté de cette dimension cognitive, les écoles pratiques dispensent le troisième volet (2.2), fondé sur un enseignement systématiquement implicatif, avec des entraînements pratiques soigneusement encadrés, par des enseignants qui sont en même temps des psychanalystes et des psychothérapeutes pratiquant ce qu'ils se chargent de transmettre.
C'est là, loin des amphis et des TD, par ailleurs fort utiles, dans des lieux de format volontairement réduit, où la relation est continuellement travaillée, que se transmet d'ores et déjà le métier. La plupart du temps il s'agit de formation de reconversion, s'adressant à des psychologues, travailleurs sociaux, enseignants. Il existe depuis environ deux décennies quelques bonnes écoles.
Pour les distinguer de celles qui vous promettent un diplôme ronflant à l'issue d'un enseignement par correspondance, le SNPPsy, sur le modèle de la titularisation des personnes, a dû prendre la responsabilité d'agréer des écoles.
Transmettre, c'est plus qu'enseigner : nous ne pouvions pas assister à la naissance de la profession sans normer la mise en place des filières appropriées à la formation des psychothérapeutes.
En ce qui concerne la déontologie, nous avons historiquement commencé par là, rompant avec la crainte de toucher à ce que notre expérience de la psychanalyse nous invitait à considérer comme un explosif du genre nitroglycérine surmoïque. À présent notre code fait référence.
Suite à tout cela, nous avons entrepris de travailler avec l'AFNOR pour normer le service psychothérapie. Cela nous a conduit à engager le dialogue avec le Ministère de la Santé. Ce dialogue a permis d'aller plus loin. Lorsque le député ACOYER a lancé sa proposition de loi réservant l'usage du titre de psychothérapeute aux seuls détenteurs d'un diplôme de psychologie ou de psychiatrie, nous avons pu réagir tout de suite. Nous avions déjà maquetté un projet, qui a rapidement abouti à une proposition de loi, déposée au printemps par Jean-Michel MARCHAND au nom des VERTS. ACOYER a fait mine de retirer son texte. Les socialistes sont maintenant en train de préparer une autre proposition.
REEL : Ce processus vers un "diplôme" est-il inéluctable ou bien prenez-vous cette initiative parce que d'autres députés d'autres tendances pourraient déposer des textes de lois moins adaptés ?
P.H.G. : Initialement, ne n'étions pas des forcenés de la réglementation, en particulier étatique, en matière de soin psychique. Nous nous sommes dit toutefois, qu'il valait mieux prévenir que courir, et que c'était la tâche d'un syndicat de prévoir, de s'occuper dès maintenant de l'avenir de la profession plutôt que de laisser jouer des forces, professionnelles ou politiques, susceptibles de s'engouffrer un jour dans le vide juridique et aboutir à des dispositions sans que nous ayions notre mot à dire.
Comme le dit excellement André Green à propos des psychanalystes "(ils) vont pouvoir reculer cette échéance quelque temps, mais un jour ou l'autre, ils seront dans le collimateur. Il vaut mieux que ce soit eux qui prennent l'initiative, plutôt que leur soit imposé un statut inadéquat".Notre action a donc ainsi connu d'abord un aspect préventif. Cela nous a conduits à faire en sorte que la profession soit considérée comme auto-réglementée. Depuis, les choses ont évolué. Nous avons bien fait d'anticiper.
Le dialogue avec les pouvoirs publics est établi maintenant, la profession s'est organisée. La conjoncture politique fait que le Ministère semble décidé à parfaire la loi de 85 sur le titre de psychologue, en protégeant à son tour le titre de psychothérapeute.
Cela peut passer par une loi ou par une décision administrative, mais dans tous les cas il semble décidé à procéder à une réglementation qui permette d'attribuer le titre et de le conférer sélectivement aux personnes compétentes, en incluant dans cette compétence les cinq critères que nous avons définis, avec les conséquences que cela comporte.
REEL : Il y a quand même des résistances !
PH. G. : Peut-être plus professionnelles que politiques ? je ne sais au juste. Elles jouent de la part de certaines organisations de psychiatres et de psychologues. La situation est complexe, les corporatismes sont excités, à certains moments des organismes européens de psychothérapeutes ne se sont pas gênés non plus pour y participer.
Ajoutons à cela que souvent les différentes branches de la psychothérapie s'ignorent profondément les unes les autres. Néanmoins, leurs praticiens sont appelés à travailler complémentairement, et cela, sur le terrain, peut aussi fonctionner très bien. En résumé la situation est complexe, et les comportements ambivalents.
REEL : Les psychologues ont eu leur loi en 85, mais ne se sont-ils pas enfermés ?PH. G. : Cette loi devait aussi qualifier des psychothérapeutes par équivalence. Les commissions par équivalence ont dysfonctionné.
REEL : Et les psychiatres ?PH. G. : De façon générale, une résistance protège quelque chose qui représente de la valeur. J'aimerais pouvoir commencer par une reconnaissance de la valeur et de tout l'intérêt du discours et de la pratique de l'autre. Comment espérer se voir reconnu à son tour si l'on opère à partir de sa propre méconnaissance ? Les différentes professions psy sont complémentaires. Les psychothérapeutes ne sauraient œuvrer sans l'existence des psychiatres (et réciproquement), commençons par là.
REEL : Peut-on dire qu'il y a un enjeu avec le remboursement des séances par la Sécurité Sociale ? S'il y a un agrément pour les psychothérapeutes, pourront-ils avoir accès à un remboursement de la S.S. ?PH. G. : Dans l'état actuel des choses nous ne le demandons pas car cela pourrait entraîner à nos yeux plus d'inconvénients que d'avantages. Le SNPPsy ne demande pas le remboursement des séances de psychothérapie en exercice libéral, parce que cela peut conduire à des effets pervers qui iraient à rebours de la démarche de la psychothérapie.
Il existe cependant des cadres appropriés. Il suffirait que le psychothérapeute dûment agréé puisse officier dans les CMP. On me signale le cas d'un dispositif mis en place localement par une association de psychanalystes ayant passé un accord avec une DASS, pour faire des psychanalyses sans la contrepartie d'un appareillage buracratique interférent insupportable. Pourquoi pas des solutions inédites pour aider des personnes en difficulté ? Cela passera toujours de toute façon par l'établissement d'un cadre national de reconnaissance.REEL : Il semble que la psychanalyse résiste plus que vous à toute intégration, à un diplôme et aux instances réglementaires ?
PH. G. : La psychanalyse serait certainement contente si on pouvait la laisser tranquille dans cette affaire. Elle a trouvé le moyen de se faire une bonne niche écologique dans la société française, forte de son implantation culturelle. Mais c'est le contexte entier qui bouge.
La phrase de J. Laplanche : "je préfère qu'il y ait des analystes charlatans plutôt que des analystes diplômés", en dit long cependant sur les réserves des psychanalystes, largement justifiées à nos yeux, sur le mirage de la qualification du psychothérapeute par la seule vertu du diplôme.
En fait de résistance, on pourrait souhaiter que chaque variété de psy s'occupe de son champ propre et détermine les moyens de l'encadrer. Comme il se trouve que cela bouge, l'ensemble se met à bouger, et cela déloge un peu ceux qui étaient déjà logés, à leur convenance semble-t-il. On peut comprendre leur mauvaise humeur. Peut-être aussi que les nouveaux venus ne sont pas seulement des trouble-fête, qu'ils ont quelque chose à apporter.
En tous cas, du point de vue de la santé publique, cela serait mieux si le public était informé. Qu'il sache que s'il va chez tel praticien agréé il prend moins de risques objectifs que s'il va chez quelqu'un qui n'a été qualifié que par autoproclamation, ou par des gens non professionnellement responsables.
Ça ne veut pas dire que le risque zéro existe, mais cela établit une sécurité minimale, et l'on peut dire que parfois ça n'est pas du luxe.
REEL : Ce projet d'agrément fait peur à certains dans la profession et la communication n'est pas très bonne pour le moment. Les deux syndicats sont à Paris. Beaucoup de psychothérapeutes redoutent le verdict. Les pairs (et le père) font peur !PH. G. : Notez que les syndicats ne sont pas parisiens, mais nationaux.
Je crois que certains professionnels ont peur, pensant qu'il pourrait être constaté qu'ils ne sont pas assez qualifiés. Certains organismes, ont joué l'affolement : "dépêchez-vous d'obtenir tel type de certification, pour la modique somme de ***, c'est le bon moment et c'est urgent, grâce à cela vous serez couverts". A mon avis ils ne serons pas couvert du tout, justement.
En fait je crois qu'en cas de mise en place d'une réglementation nationale, un temps sera fourni pour l'adaptation. Il n'y a pas à craindre de se voir interdit d'exercer du jour au lendemain. Au Ministère on nous parle concernant cela de la "gestion du stock"(de praticiens) existant : il y a toujours des délais d'application, et des dossiers de recours. En tous cas dans le cadre de notre syndicat, on recevra aide et protection pour passer le cap au mieux, tant il est vrai que le collectif se révèle toujours plus efficace pour soutenir vos intérêts légitimes.
Et puis, une législation légifère surtout pour l'avenir. La personne qui honnêtement se sait incompétente, aura le temps de se mobiliser pour acquérir le complément de formation nécessaire.
De la même façon il faut que certains psychothérapeutes sachent qu'ils doivent retourner à l'école pour se rafraîchir et obtenir un complément utile de qualification sans que cela soit fatalement dramatique. Et peut-être aussi que des psychiatres ou des psychologues cliniciens devront effectuer de leur côté un complément du côté de la démarche personnelle. La crainte du changement se rencontre partout. Comme quoi les professionnels qui tout de même ont affaire à la question du changement, peuvent le redouter pour eux-mêmes. En un sens c'est rassurant, cela prouve qu'ils continuent de relever de l'humanité.
De toute façon, dans ce genre de restructuration, il faut généralement cinq à dix ans pour que la normalisation s'effectue progressivement.
REEL : Quid des psychothérapeutes qui gravitent autour de l'art thérapie ou qui intègrent la spiritualité dans leur approche ?P. G. : Il va falloir différencier le développement personnel de la psychothérapie. Je préfère ne pas employer le terme générique de thérapeute qui est trop vague et commun à trop de professions.
Les gens du développement personnel qui ne sont pas très au clair de ce qu'est la psychothérapie, qui se déclarent parfois indûment (psycho)thérapeutes, alors qu'ils n'exercent pas le même métier, ne rendent pas le même type de service (qu'ils se fassent donc normer AFNOR !...).
Il font actuellement ce qu'il veulent, et c'est sans doute souvent excellent, mais il faut bien délimiter les secteurs. Une loi bien faite devrait permettre de sortir du sans limite, à l'abri de quoi peut progresser l'abus.
Une telle loi obligerait les professionnels de tous ordres à se positionner, se définir, et à dire ce qu'ils font. Les usagers n'y perdraient rien.
S'ils veulent exercer dans le domaine de la psychothérapie, il faudra que ceux qui y prétendent en connaissent les exigences. Le public sera sécurisé lorsqu'il verra que le titre est autorisé. Il saura qu'il s'adresse à un homme ou une femme de ce métier, spécifiquement qualifié.
Si un patient choisit d'aller consulter un maître spirituel, situé en dehors de cette certification, eh bien il prendra le risque en connaissance de cause. J'aimerais qu'il s'agisse moins d'interdire que d'éclairer.
Le titre de psychothérapeute exige beaucoup d'éthique, un sens aigu de la responsabilité. Il s'agit d'un métier très difficile. Le public et les professionnels ont besoin de savoir où ils sont, et ce qu'ils font, avec le moins de confusion possible.
REEL : Le projet français est-il tiré par les autres pays d'Europe ou bien est-ce l'inverse ?P. G. : Il est plus que probable que cette profession ne s'instituera pas par la voie européenne. En vertu du principe de subsidiarité, la circulation des psychothérapeutes en Europe s'effectuera par rapport au titre obtenu au plan national.
Mais nous aurons bientôt l'occasion de reparler de tout cela puisque notre syndicat organise à l'intiative de Jean-Michel Marchand, député Vert, et avec l'appui de Claude Evin, l'auteur socialiste de la loi de 85, un colloque à l'Assemblée nationale le samedi 18 novembre 2000, sur le thème La psychothérapie dans notre société, état actuel et perspectives.
*) AFFOP : Association fédérative française des organismes de psychothérapie. 38 rue de Turenne, 75003 Paris. Tél 01.43.35.44.87 fax : 01.48.04.97.13
SNPPsy : adresse électronique : www.snppsy.org
écrire à : info@snppsy.org
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