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De quoi la "théorie du genre" est-elle le fantasme ?

Publié le 20 février 2014

prenons garde aux loups

par Philippe Grauer

"La haine de l’autre toujours enfantée par l’union de ceux qui se haïssent entre eux" préside à l’étonnant regroupement dépareillé autour du bobard incroyable de l’introduction à l’école d’une pseudo "théorie du genre" pour pervertir nos enfants, qui entreprend de se manifester dans la rue ces derniers temps. Par une étonnante résurgence des années 30, tant dans le style que dans les contenus, l’antisémitisme servant d’indicateur stylistique qui ne trompe pas, la Bête reprend des couleurs, la Bête reprend pied sur le sol de France.

Bon nous ne sommes pas dans les années 30 et les ligues fascistes pour lesquelles la défaite de 1940 fut la divine surprise que l’on sait n’ont pas de nos jours le poids qu’elles avaient hier mais chat échaudé craint l’eau froide, mieux vaut faire retentir les avertisseurs quand il est encore temps, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. N’oublions pas qu’une psychothérapie humaniste n’est possible qu’en régime démocratique. Prenons garde à ne pas contribuer par simple négligence à la rebanalisation du mal.

concept fantôme, falsification bien réelle

Les nouvelles générations qui n’ont pas connu les années noires ont besoin pour se repérer qu’on mette immédiatement les points sur tous les i. Des loups sortent au grand jour dans Paris et montrent les dents, attention ceci ne constitue pas un fait ordinaire. Chacun sait que "théorie du genre" ne veut rien dire, qu’il n’existe pas d’objet en sciences humaines qui porte ce nom. Le terme correct est Recherches sur le genre (Gender Studies), la falsification de la dénomination relève de la démarche d’ensemble visant à tromper sciemment l’opinion. L’imposture effrontée de s’en prendre à un concept fantôme fait songer au cynisme des mêmes années trente fondant le mensonge de masse sur l’idée que plus il sera gros plus il passera aisément. La petite meute estime le moment d’attaquer venu. Prenons cela au sérieux. Au début c’est plus facile de les repousser. N’attendons pas pour réagir.

[(voir également

- Élisabeth Roudinesco – Répudiation, voyeurisme et droit (Huffington Post), précédé de "Débattre c’est pas quand la vérité se débat dans les rets de l’imposture" par Philippe Grauer [mis en ligne le 28 janvier 2014].

- Élisabeth Roudinesco, La Famille en désordre, Fayard 2002, Livre de poche, 2010.

- Élisabeth Roudinesco, "Notre identité est bien triple : biologique, psychique, sociale"


par Philippe Grauer

le poison des mots

Comment les études sur le genre – Gender Studies, dont l’objet concerne la sexualité des adultes et adolescents à partir d’une quinzaine d’années, ont-elles pu devenir l’inexistante et apocalyptique ["théorie du genre"] (nous mettons selon une convention de linguistes entre […] une entité qui ne correspond pas à la réalité) qui va pervertir nos enfants dans les écoles de la République ? Cette théorie imaginaire fut lancée par un "national-socialiste à la française", un certain Alain Soral [1], afin d’intoxiquer l’opinion. Reprise à la volée dans les médias : le présentateur ne corrige pas l’expression lorsqu’un maire UMP présidant à la remise en ordre disons-le comme cela de sa bibliothèque municipale [2] en fait un usage tout en rondeur : le poison est en place, l’intoxication continue de circuler, traînant après elle par connotation tout simplement l’ombre de l’horreur. On croît rêver mais non c’est bien là sous nos yeux et dans nos auditifs canaux.

le roi de France est nu

Une excellente façon d’infiltrer un faux consiste à le répéter indéfiniment, sur la base connue de l’injection subreptice d’un présupposé. Si je répète à l’envie que le roi de France est chauve, j’embarquerai dans mon bobard tous ceux qui réfléchiront à la valeur de vérité de ma proposition induits en erreur par ma présupposition frauduleuse qu’il y a un roi en France. Il n’y en pas davantage que de [théorie du genre]. Par contre il y a des néo fascistes qui le proclament, des sympathisants qui le répètent après eux, des journalistes qui s’en rendent complices. Moins il y aura d’étourdis qui le propagent mieux ça vaudra.

délire

Les études sur le genre promues doctrine d’État par présupposition fallacieuse à partir d’une appellation de bazar auraient, comme l’écrit par ailleurs Élisabeth Roudinesco "pour objectif d’imposer l’enseignement dans les écoles républicaines d’une prétendue [« théorie du genre »] visant à transformer les garçons en filles, les filles en garçons et les classes en un vaste lupanar où les professeurs apprendraient aux élèves les joies de la masturbation collective. On retrouve ici le thème de l’infertilité érigé en complot contre la reproduction sexuée et l’idée de la généralisation de l’accouplement entre personnes du même sexe."

cernés par 7% de la population

Ce délire prend en otages les homosexuels. Et nous avec si l’on ne sait raison garder. Les homosexuels (7% de la population), qui faisaient il y a encore peu "mauvais genre", et sont parvenus, au terme d’une lutte mondiale de plus d’un demi siècle, à récupérer aux États-Unis puis dans les démocraties occidentales leur dignité puis à revendiquer et obtenir le droit à faire famille, une révolution, ne constituent ni un ["troisième sexe"] (crochets = catégorie inexistante), ni la menace de corruption généralisée de la société et des valeurs dont s’inquiète une extrême droite que la rapidité du mouvement des temps qui courent ma bonne dame et emportent tout avec eux si bien que tout fout le camp, non seulement la sécurité économique pour les précarisés de plus en plus nombreux mais aussi les valeurs des anciens temps grâce auxquelles tout allait mieux. Les homosexuels sont bien biologiquement de sexe masculin ou féminin, ça c’est une chose, psychiquement orientées, deuxième chose, ça c’est leur genre, [3] vers des personnes du même sexe (ou les deux à la fois), ce qui n’est pas – troisième chose, sans conséquences sociologiques – dont la mise en musique politique, quatrième chose, peut aller jusqu’à la mise à mort.

menace pas du tout fantôme

De son côté le cauchemar de l’"abolition généralisée de la différence des sexes" se fonde sur les fantasmes bi-polarisés de l’infertilité des homosexuels et de l’hyperfertilité proliférante de l’autre défini comme surmâle juif (ou noir ou un autre type d’autre selon les époques et les lieux) incestueux de surcroît (tous dérèglements cumulés) [4], radicalement dangereux. La sexualisation de la haine, canalisation psychosociale de l’angoisse identitaire, s’est montrée en tous lieux redoutable. Politiquement, éthiquement, il y a des hyper angoissés marchant en bande à capacité malfaisante qui pour nuire n’ont besoin que d’une chose, que le public ne se rendant compte de rien ne réagisse pas à temps. Que ces gens cessent de progresser masqués ne doit pas manquer d’inquiéter. L’extrême droite, d’insignifiante, devient un beau jour virulente et passe à l’échelle 80 000 dans la rue. Symptôme comme on dit dans nos professions. Ramassis hétéroclite elle mérite qu’on s’en préoccupe, non qu’on s’en panique. Elle a contraint tout de même le pouvoir de la République à modifier son calendrier parlementaire pour barrer la route à l’hystérisation publique. La voici devenue une force politique. Une menace.

l’école de la haine contre l’école de la République

Cette menace s’exprime médiatiquement. Un énergumène s’est présenté sur i>Télé, Éric Zemmour, disciple du Soral de notre premier § :"L’école, c’est l’Armageddon gay totalitaire triomphant." On peut au Nouvel Obs sur site juger sur pièce.

Nous vous en livrons quelques §§ clés permettant de déjouer la supercherie. Cela pourrait s’appeler l’école de la haine contre l’école de la République. Lisez plutôt :

[(La manipulation d’Égalité et Réconciliation est simple : il lui suffit de remplacer le mot ’’jeunes’’ par le mot "enfants" (mot que Peillon n’utilise pas dans sa circulaire), puis de fixer l’âge de ces « enfants » susceptibles d’être concernés par la circulaire à onze ans, puis de détourner de leur objectif les pages du site de la Ligne Azur dans le but de construire une machine à imaginaire homophobe censée effrayer les parents les plus accessibles aux paniques morales.

 

En l’espèce, une fois les prémisses ainsi établies ainsi posées "tous les enfants de 11 ans seront confrontés à un discours cru sur le sexe", la manipulation consiste à poser pour acquis qu’ils se retrouveront tous face à un tableau de la Ligne Azur exposant toutes les sexualités possibles suivant le vécu de tout individu.

Conclusion induite par la manip’ : les enfants de 11 ans sont incités à se demander s’ils ne sont pas transsexuels et homosexuels alors que si on ne le leur demandait pas, ils n’y songeraient pas, ce qui prouve que la ["théorie du genre"] voulue par Peillon est déjà transmise à l’école et vise bel et bien à transformer les enfants en homosexuels.

C’est ce tableau, déconsidéré par la manipulation d’Egalité et Réconciliation, que Zemmour évoque à l’antenne d’i>Télé, reprenant à la lettre les mensonges des soraliens présentés comme vérité.
)]

une sale bête

Ainsi à partir d’une falsification caractérisée, un site nazi lance une campagne d’affolement à partir de faux chez des parents qui ne sont pas forcément au fait des grandes théories en cours dans les sciences humaines. Un ex présentateur de télévision publique surexcité la relaie face à Nicolas Domenach ne pouvant disposer des informations nécessaires pour répliquer comme il convient. La "théorie Machin", qui n’a jamais existé, devient la théorie du jour. On part dans un débat délirant à partir d’un faux. Manipulation et falsification sont les deux mamelles d’une sale bête. C’est évidemment le faussaire qui joue les vertus indignées et dénonce le ministre de l’Éducation nationale. En période de crise où tout fait peur, en particulier les perspectives d’avenir pour la quantité grandissante des plus démunis, Gœbels, le retour.

refus

Le public français du début du siècle suivant n’a jamais assisté à une telle performance de mensonge typique de ceux qui ont fait la sinistre célébrité du précédent en Europe. La haine le mensonge et le cynisme devraient engendrer chez tous les honnêtes gens un réflexe de refus. Encore faut-il éclairer le débat. La connaissance de l’Histoire en la matière peut aider. Bien entendu les responsables de médias doivent impérativement refuser l’appât du gain d’audimat au bénéfice du scandale, et se voir dénoncer s’ils acceptent de tomber dans ce piège

Nous autres psychopraticiens relationnels, dont la discipline se fonde sur l’humanisme aurons à cœur d’éclairer l’opinion au sujet de telles situations frauduleuses. Il ne s’agit pas de rester neutres au fond de nos cabinets. Les furieux auraient vite fait de venir nous y chercher pour nous mettre au pas avec quantité d’autres. Montrons-nous solidaires de l’humanité des êtres humains et combattants résolus des ennemis de la République sans laquelle de la psychothérapie il ne resterait rien qui vaille.], propos recueillis par Cécile Daumas, Libération du 10 février 2014, Rebonds. Précédé de Philippe Grauer, "Études sur le genre, destin de leur falsification en ["théorie du genre"]"



de quoi la "théorie du genre" est-elle le fantasme ?

par Élisabeth Roudinesco

Huffington Post, Publication : 03/02/2014 07h16

irruption des ligues fascistes

Réunis en une grande coalition boursoufflée, voici que les représentants de l’extrême-droite, toutes tendances confondues – anti-mariages gay, appuyés sur un catholicisme intégriste, salafistes habités par la terreur d’un maléfique lesbianisme américain, lepénistes anti-système, baroudeurs de la quenelle, anciens du Groupe union défense (GUD), multiples partisans de Dieudonné, de Robert Faurisson, d’Alain Soral, de Farida Belghoul, de Marc Edouard Nabe et autres écrivains illuminés, habitués des plateaux de télévision –, nous offrent un spectacle tonitruant pour commémorer le quatre-vingtième anniversaire de l’irruption des ligues fascistes hurlant contre la République, sur fond de crise économique majeure. Les images partout diffusées ressemblent à celles du 6 février 1934, même si les protagonistes de ces défilés intitulés « jour de colère » se détestent les uns les autres et affirment ne pas partager les opinions de leurs alliés. La haine de l’autre est toujours enfantée par l’union de ceux qui se haïssent entre eux. Rien à voir avec le magnifique poème biblique sur la colère de Dieu – Dies Irae.

abolition généralisée de la différence

Et c’est pourquoi on retrouve dans leurs rangs une même thématique : slogans conspirationnistes, détestation des élites, des intellectuels, des femmes, des étrangers, des immigrés, de l’Europe cosmopolite, des homosexuels, des communistes, des socialistes et enfin des Juifs, le tout ancré dans la conviction que la famille se meurt, que la nation est bafouée, que l’école est à l’agonie, que l’avortement va se généraliser, empêchant les enfants de naître, et que partout triomphe l’anarchie fondée sur une prétendue abolition généralisée de la différence des sexes.

une des constantes du discours antisémite

Le thème n’est pas nouveau, il était déjà présent sous une autre forme dans certains discours apocalyptiques de la fin du XIXé siècle qui affirmaient que si les femmes travaillaient et devenaient des citoyennes à part entière, elles cesseraient de procréer et détruiraient ainsi les bases de la société, laquelle serait alors livrée, d’un côté aux « infertiles » – sodomites, invertis et masturbateurs – agents d’une dévirilisation de l’espèce humaine, et de l’autre aux Juifs, soucieux, d’établir leur domination sur les autres peuples en usant d’une fertilité sans commune mesure avec celle des non-Juifs. Le thème du Juif lubrique, incestueux et pourvu d’un pénis sans cesse érigé, aussi proéminent que ses fosses nasales, est une des constantes du discours antisémite.

le complot de l’infertilité

Aujourd’hui, les ligues de la colère prétendent dénoncer, après le vote de la loi sur le mariage entre personnes du même sexe, un nouveau complot fomenté à la tête de l’État pour détruire davantage la famille et la différence anatomique des sexes. Il aurait pour objectif d’imposer l’enseignement dans les écoles républicaines d’une prétendue « théorie du genre » visant à transformer les garçons en filles, les filles en garçons et les classes en un vaste lupanar où les professeurs apprendraient aux élèves les joies de la masturbation collective. On retrouve ici le thème de l’infertilité érigé en complot contre la reproduction sexuée et l’idée de la généralisation de l’accouplement entre personnes du même sexe. En effet, aucun enfant ne peut naître biologiquement d’un acte sexuel qui unirait une femme devenue homme et un homme devenu femme.

terreur de l’inversion des sexes, de l’annulation des différences et de la pédophilie

Mais de quoi cette « théorie du genre », qui n’existe pas, est-elle le fantasme ? Pourquoi une telle rumeur a-t-elle pu se propager dans les réseaux sociaux sans que les médias n’aient eu le temps de l’invalider ? Comment des parents – heureusement très minoritaires – ont-il pu céder à cette ridicule campagne de panique, baptisée « journée du retrait de l’école », où se mêlent terreur de l’inversion des sexes, de l’annulation des différences et de la pédophilie ?

une construction idéologique

Pour répondre à cette question, il faut d’abord rappeler que le genre, dérivé du latin genus, a toujours été utilisé par le sens commun pour désigner une catégorie quelconque, classe, groupe ou famille, présentant les mêmes signes d’appartenance. Employé comme concept pour la première fois en 1964 par le psychanalyste américain Robert Stoller, il a ensuite servi à distinguer le sexe (au sens anatomique) de l’identité (au sens social ou psychique). Dans cette acception, le gender désigne donc le sentiment de l’identité sexuelle, alors que le sexe définit l’organisation anatomique de la différence entre le mâle et la femelle. À partir de 1975, le terme fut utilisé aux États-Unis et dans les travaux universitaires pour étudier les formes de différenciation que le statut et l’existence de la différence des sexes induisent dans une société donnée. De ce point de vue, le gender est une entité morale, politique et culturelle, c’est-à-dire une construction idéologique, alors que le sexe reste une réalité anatomique incontournable.

En 1975, comme le souligna l’historienne Natalie Zemon Davis, la nécessité se fit sentir d’une nouvelle interprétation de l’histoire qui prenne en compte la différence entre hommes et femmes, laquelle avait jusque-là été « occultée » : « Nous ne devrions pas travailler seulement sur le sexe opprimé, pas plus qu’un historien des classes ne peut fixer son regard sur les paysans (...) Notre objectif, c’est de découvrir l’étendue des rôles sexuels et du symbolisme sexuel dans différentes sociétés et périodes. » L’historienne Michelle Perrot s’est également appuyée sur cette conception du genre dans ses travaux sur l’histoire des femmes, ainsi que Pierre Bourdieu dans son étude de la domination masculine. Et d’ailleurs, à bien des égards, cette notion est présente dans tous les ouvrages qui traitent de la construction d’une identité, différente de la réalité anatomique : à commencer par ceux de Simone de Beauvoir qui affirmait en 1949, dans Le deuxième sexe, qu’on « ne nait pas femme mais qu’on le devient. »

Dans cette catégorie des Gender Studies, il faut ranger aussi l’ouvrage exemplaire de Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe, (Gallimard 1992) qui étudie le passage de la bisexualité platonicienne au modèle de l’unisexualité créé par Galien afin de décrire les variations historiques des catégories de genre et de sexe depuis la pensée grecque jusqu’aux hypothèses de Sigmund Freud sur la bisexualité.

Dans le même temps, le livre magistral de la philosophe américaine Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion (La Découverte, 2005), publié à New York en 1990, eut un grand retentissement, non pas dans la société civile, mais dans le monde académique international. S’appuyant sur les travaux de Jacques Lacan, de Michel Foucault et de Jacques Derrida, elle prônait le culte des « états-limites » en affirmant que la différence est toujours floue et que, par exemple, le transsexualisme (conviction d’appartenir à un autre sexe anatomique que le sien) pouvait être une manière, notamment pour la communauté noire, de subvertir l’ordre établi en refusant de se plier à la différence biologique, construite par les Blancs.

queer : bizarre – la tolérance dont est capable un État de droit

Dans cette perspective se développa ce qu’on appelle « la théorie queer » (du mot anglais « étrange », « peu commun »), tendance ultra-minoritaire au sein des études de genre et qui contribua à cerner des comportements sexuels marginaux et « troublés » : transgenre, travestisme, transsexualisme, etc... Elle permit non seulement de comprendre ces « autres formes » de sexualité mais de donner une dignité à des minorités autrefois envoyées au bûcher, puis dans les chambres à gaz, et aujourd’hui bannies, emprisonnées, torturées par tous les régimes dictatoriaux. Ce fut l’honneur des démocraties de les accepter et à ce titre la « théorie queer » eut le mérite de faire entendre une « différence radicale ». C’est un délire et une sottise d’imaginer que les trans-bi et autres travestis que l’on voit défiler depuis des années dans les Gay Pride puissent être source d’un quelconque danger pour l’ordre familial et la démocratie. Bien au contraire, cette présence témoigne de la tolérance dont est capable un État de droit.

Comme on le voit, les études de genre, quelles que soient leurs orientations – des plus modérées aux plus excessives – n’ont rien à voir avec un quelconque programme de propagande judéo-bolchevique à l’usage des écoliers. Faire croire que l’on pourrait enseigner les œuvres de Freud, de Butler, de Laqueur, de Foucault, de Bourdieu ou de Stoller à des enfants de 11 ans, relève du délire. Et d’ailleurs, on sait que dans plusieurs établissements scolaires, les élèves ont déjà tourné en dérision les fantasmes des ligues en jouant au jeu de la jupe à toto, du pantalon à Bécassine et du zizi à Julot et à Julie. À l’ère des tablettes et de la toile, il ne faut tout de même pas prendre les enfants pour des imbéciles.

Mais puisque les études de genre, rebaptisées « théorie du genre » par les ligues fascistes, sont ainsi « descendues dans la rue » pour servir de slogan grotesque à une vision complotiste de l’État, cela veut dire qu’une nouvelle conceptualité, aussi sophistiquée soit-elle, peut devenir, à l’insu des auteurs qui s’en réclament, l’enjeu d’un combat politique imprévisible.

terreur de l’abolition de toutes les différences

Autrement dit, en touchant à une représentation de la sexualité inacceptable pour les tenants de l’ancien ordre familial, les études de genre ont réactivé dans la société contemporaine, minée par la misère, le vieux fantasme d’une terreur de l’abolition de toutes les différences, à commencer par celle entre les hommes et les femmes. Comment s’en étonner quand on sait que ces études ont été suscitées par l’observation des transformations de la famille occidentale, par l’entrée des femmes dans un ordre historique autrefois dominé par les hommes et enfin par l’émancipation des homosexuels désireux de sortir, par le mariage, de la catégorie des « infertiles » ?

extravagances ou entreprise de perversion de l’enfance ?

Certes, ces études ont donné naissance à des extravagances et la « théorie queer » suscite des débats contradictoires dans le monde académique. Il faut s’en réjouir. Toute approche nouvelle engendre des dogmes, des excès, des attitudes ridicules, et la valorisation excessive du sexe construit (gender, queer, etc) au détriment du sexe anatomique est aussi critiquable que l’a été pendant des décennies la réduction de l’identité sexuelle à l’anatomie, c’est-à-dire à une donnée immuable induite par la nature. On connaît les dérives de ce « naturalisme » fort bien critiqué en France par Élisabeth Badinter. C’est sans aucun doute par référence à cette « théorie queer » et à ses minuscules dérives qu’a été inventée par des ignares la rumeur selon laquelle des comploteurs – adeptes de Foucault, Derrida, Lacan, Beauvoir, Bourdieu ou Freud – viseraient à pervertir les écoliers.

Pour ma part, il y a belle lurette que j’ai intégré dans mon enseignement d’historienne de la psychanalyse, les études de genre et je ne crois pas avoir fomenté le moindre complot contre l’école républicaine. N’en déplaise aux ligues fascistes. Il ne faut pas s’y tromper : l’ennemi à combattre aujourd’hui c’est la « bête immonde » dont les partisans accrochent pêle-mêle au cou de leurs enfants en bas âge,lors de leurs manifestations, des pancartes où l’on peut lire : « à bas les homos, à bas les Juifs, à bas Taubira, à bas les familiphobes, dehors les étrangers, etc... ». Je me demande ce que penseront ces enfants-là quand, parvenus à l’âge adulte, ils découvriront le spectacle de ces manifestations auxquelles, bien malgré eux, ils avaient été conviés.

Notes

[1« Quand on a eu une enfance comme la mienne, on n’a que deux choix : devenir victime ou bourreau. On m’a programmé pour être un monstre. » On notera au passage la conception très particulière de la responsabilité de cette personne qui a en réalité choisi (jusqu’à présent) de rester ou devenir monstre.

[2Canal + en début d’après-midi de lundi 10 février si ma mémoire est bonne, à propos de publications pour enfants.

[3Prise de conscience existentielle de soi dans son mode sexué d’être au monde, là on est dans la phénoménologie, l’ordre du ressenti, de l’éprouvé, du psychocorporel, du vécu individuel et relationnel.

[4Ce qui n’empêche pas de faire aussi du juif une figure féminine et par là négative bien entendu.

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