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Du côté de chez Jung

Publié le 4 avril 2017

Psychologie analytique et transcendance, par Bertrand de la Vaissière membre titulaire du SNPPsy.

A la suite d’un groupe de travail qui réunissait quelques médecins, thérapeutes, psychanalystes et d’autres impétrants plus humbles mais tout aussi distingués, il s’impose à moi de témoigner de ce qui suit.

Nous avons buté pendant une demi-heure ou plus sur un rêve dont la compréhension ne se livrait pas, qui mettait nos méninges à rude épreuve, que nous ne sentions pas, que nous tentions de ramener à nos poncifs ou à nos leçons cliniques habituelles ; bref que nous tordions dans tous les sens pour le coucher dans le lit de Procuste de nos concepts. N’insistons pas ! On fait ça parfois.

Il s’agissait de la présentation d’un « cas ». On connaît les limites de l’exercice, tout comme on peut en apprécier les vertus pédagogiques. Il peut être difficile de « sentir la bête » puisque la personne « caséifiée » que tous « opèrent » en quelque sorte, le patient donc, n’est pas physiquement présent. En l’occurrence cela n’aurait probablement rien changé car de ses associations et élaborations, qui avaient été soigneusement recueillies et énoncées au groupe, nous ne parvenions pas à tirer davantage. Il est même possible que les résistances de la personne aient pu rendre difficile l’émergence d’un sens.

Le contexte avait très correctement été établi, les éléments d’anamnèse recueillis, les causalités possibles évoquées, etc. Mais cela avait surtout donné du grain à moudre à nos fonctions pensées, qui moulinaient donc beaucoup trop. La surchauffe et l’éclatement des durites menaçaient. La fatigue et la dépression étaient en train de s’abattre sur certains. La joie avait déserté le petit groupe de formation...

Quand nos têtes impuissantes furent définitivement cassées, le miracle se produisit heureusement. Surgit enfin l’intuition juste de la bonne référence qui allait nous aider à saisir la matière première du rêve pour en faire un produit comestible.
Elle permit d’avancer une hypothèse - osée de prime abord - mais qui s’imposa avec la force de l’évidence et la clarté de la simplicité.

Voici cette matière première :

Je suis à la maison (pas la mienne) avec ma mère. Mon compagnon et ma sœur m’ont quittée. Je pleure beaucoup, je ne m’arrête pas, je me sens abandonnée, ma mère essaye de me consoler.
Ma sœur vient à la maison, mais ce n’est pas vraiment elle, c’est une personne entre mon compagnon et elle, il (elle) a des cheveux bouclés (aspect féminin).
Je lui dis que j’attends un enfant (je suis enceinte) mais il me dit que je dois faire des tests parce qu’il pense que l’enfant n’est pas à lui. Je lui confirme que c’est à lui car il est parti il y a quelques jours.
Je suis très malheureuse, je pleure. Je dois déménager et je ne veux pas garder l’enfant. Je ne m’image pas seule avec lui. Ma mère me dit de le garder. Je pense que si je change de ville, je ne vais plus avoir le suivi avec mon psy. Qui va me soutenir ?
Lors de la visite de la personne (entre mon compagnon et ma sœur), elle dit être détachée, être passée à autre chose ;
Je lui demande de revenir mais il me dit que ce n’est pas possible.

Et la référence juste, elle, était tout simplement mythologique. Le rêve en fait déroulait une fantaisie mariale de naissance virginale, que l’on célèbre dans le Christianisme bien sûr mais l’archétype se retrouve aussi dans les traditions antérieures.

Dans l’introduction de son célèbre ouvrage "Réponse à Job" - qui lui valut les foudres des hiérarchies ecclésiastiques (notamment) - Jung prend soin de rappeler que
« Les manifestations religieuses se rapportent toutes, sans exception à des objets qui ne sauraient être constatés physiquement. Les expressions religieuses, si on veut les mettre en rapport avec les plans physiques sont totalement dépourvues de sens. » Et de préciser un peu plus loin que l’âme est un facteur autonome et que ces expressions religieuses sont des « professions de foi psychiques qui, en ultime analyse, reposent sur des processus inconscients, transcendants ».

Les rêves comme les humeurs sont les manifestations de la vie de l’âme et dans celui qui précède on voit bien que si la personne est enceinte, l’être androgyne (indifférencié ?) qui la quitte, se détache et passe à autre chose, ne se reconnait pas comme le père. Comme la personne onirique (le moi du rêve) elle-même se contredit dans ses affirmations (elle lui confirme que cet enfant est à lui car il est parti il y a quelques jours). Le tout devient parfaitement incompréhensible sauf si on fait l’hypothèse qu’il s’agit de l’enfant du Saint Esprit. En termes modernes, pour ne pas effaroucher les sensibilités actuelles, on dira qu’il est le fruit du rapprochement entre le conscient et l’inconscient, l’expression de ce que Jung a appelé « la fonction transcendante ».

En s’ouvrant à la dimension de l’inconscient, et avec deux rêves préalables lui proposaient de déménager dans une nouvelle maison ou de partir en voyage sans bagages, autrement dit d’accepter et de cultiver un état de virginité, la rêveuse s’expose à être saisie, pénétrée par cet inconscient, avec les conséquences habituelles d’une telle étreinte. Il s’agit d’un enfant intérieur et il ne doit pas grand-chose à une activité ou à une volonté de la conscience seule. Celle-ci en l’occurrence est d’abord plus ou moins lunaire. Elle doit être la partenaire de la conjonction, ce qui n’est pas rien puisque la lune reçoit sa lumière du soleil c’est-à-dire que dans une attitude de réception et d’introversion, à travers ses rêves notamment, la rêveuse va recevoir la lumière du Soi , c’est-à-dire les informations qui lui permettront de mener son parcours d’individuation et de réaliser sa personnalité authentique.

Il s’agit bien de cela : d’individuation. Ce n’est pas le psy qui va prescrire le contenu de celle ci, et il accompagnera sans doute autrement la rêveuse si elle change de ville. Ce n’est pas non plus avec les catégories de sa sœur. Selon ce que la personne a précisé dans ses associations, cette sœur est trop rationaliste, et prise dans les catégories très contrôlantes propres à la famille. Ni en fonction de l’état d’esprit de son compagnon qui manque un peu de détermination et d’incarnation. Et c’est bien pour cela que ces deux là, puis leur personnalité hybride, la quittent.
Seule sa mère, et là il ne s’agit pas de sa mère biologique mais de l’aspect matriciel de l’inconscient, et de l’archétype de la mère, la détermine.

Cette individuation n’est possible que si elle s’ouvre sans angoisse ni réserve à la dynamique autonome de l’inconscient. Si l’on précise que la personne qui a reçu le rêve exerce des responsabilités dans un hôpital psychiatrique - où il est plutôt indispensable de tenir ferme et de se méfier d’une emprise excessive de l’inconscient (sur des personnes dont l’appareil psychique peut le laisser redouter) - on comprendra qu’il s’agit d’une réforme importante et on appréciera autrement les peurs et les hésitations qui la traversent dans son rêve, comme dans la réalité diurne.

Pourquoi n’étions pas arrivés plus tôt au cœur du rêve ? Sans doute parce que comme le disait un illustre psychiatre et psychanalyste « les résistances du patient sont (d’abord ou aussi) celles de l’analyste », que celui-ci peut être prisonnier d’une doxa, qu’il n’est pas toujours de bon ton de parler de transcendance, que dans certains milieux on a bazardé plus ou moins l’absurde mystère de l’évolution psychique et spirituelle, et que dans celui de la psychothérapie en général on ne postule pas forcément l’autonomie de l’inconscient et sa souveraine créativité.
Et pourtant comme ne cessait de le dire les philosophes alchimistes « La nature fait l’œuvre, l’artiste est son serviteur ».

Début mars 2013 Avignon - Paris - Bertrand de la Vaissière, auteur de l’ouvrage « Le travail des rêves en psychothérapie analytique jungienne » (Ed. du Dauphin 2013)

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