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Du côté de chez Jung

Publié le 18 juillet 2017

par Bertrand de la Vaissière, membre titulaire du SNPPsy

Créon et Antigone au festival d’ Avignon :
L’histoire d ‘Antigone est connue. L’oeuvre qui clôt le cycle des labdacides convoque une dernière fois la famille d’Œdipe dans un enchainement dramatique dont seul réchappera une des filles de son union avec Jocaste : Ismène. Précisément celle dont le caractère n’est pas aussi affirmé que celui de sa sœur et de ses deux frères Etéocle et Polynice. Le drame qui s’achève dans une grotte emmurée dépeint l’affrontement irréductible et non dialectique du cœur et de la raison, l’antagonisme entre les affaires temporelles et l’impulsion spirituelle, la force du destin et les pièges de la démesure.

Les deux personnages qui se font face dans la pièce de Sophocle, heureusement programmée cette année au festival, nous interrogent aujourd’hui non parce que leur histoire est actuelle et parce qu’elle se prête au jeu des comparaisons mais justement plutôt parce qu’elle est intemporelle. Nous ne pouvons pas plus la réduire à nos idéologies que l’enfermer dans une appréciation trop strictement humaniste. Créon et Antigone, comme c’est probablement le cas de tous les personnages qui traversent les grandes œuvres théâtrales, illustrent de façon remarquable les dynamiques archétypiques qu’ils subissent. Ils incarnent des logiques qui les dépassent et auxquelles ils ne savent échapper. Sans doute était-ce la fonction primitive du théâtre que d’illustrer de tels états de possession pour en prévenir l’emprise ?

Toutes les versions sont certes possibles. On peut être particulièrement sensible à la thématique de l’enfermement dans l’art et par les exigences du pouvoir, dans une réflexion toujours inachevée, et rapprocher la fermeté obstinée de Créon de celle du grand électeur de la dernière œuvre de Kleist, Le prince de Hombourg (qui fut d’ailleurs reprise deux ans auparavant dans la même Cour d’Honneur). Comme on peut faire, un peu hâtivement, de l’héroïne une résistante au pouvoir arbitraire et aveugle du roi de Thèbes. Ou au contraire mettre tous les agissements de la fille d’Œdipe sur le compte de la piété et de l’amour, comme le fit Henry Bauchau * dans son admirable évocation éponyme où Antigone acquiert une dimension quasi christique.

Satoshi Migayi prend lui très rigoureusement le parti de la tragédie. Ce ne sont pas la chair et les particularités du caractère de chacun qu’il cherche à illustrer, mais bien davantage le jeu inquiétant et inexorable des archétypes.

Sur les murs du Palais des Papes, les ombres immenses projetées par les sources de la lumière aveuglante qui traverse les protagonistes du drame ne leur appartiennent pas plus que les rôles que chacun d’eux a endossés, et elles révèlent bien plus ce dont ils sont les exécutants et les jouets qu’elles ne les grandissent.

Lorsque le metteur en scène transforme la scène de la Cour d’Honneur d’Avignon en bassin à la surface duquel se meuvent tous ses personnages, au-delà de l’impression esthétique et poétique, cette présence élémentaire aboutit aussi à dédramatiser le caractère personnel de leurs actes. Cette eau doucement irisée contredit la minéralité passionnée d’une Thèbes probablement plombée de chaleur comme peut l’être cet été la cité vauclusienne enfermée dans ses remparts. Elle prévient sans doute ainsi toute possibilité d’identification excessive.

Les effets d’envoutement sont au contraire privilégiés dans l’interprétation choisie par Migayi et les percussions qui rythment l’effroi et la progression tragique embarquent les participants selon une intensité grandissante dans une sorte de transe jusqu’à l’acmé. Les musiciens comme les acteurs principaux prennent appui sur cette surface liquide et les danseurs du chœur y glissent comme des ombres. Sans doute le sens de la vie de chacun ne peut-il être séparé de cette terre intérieure qui est aussi une eau par laquelle tous sont reliés dans une commune inconscience. Ainsi le drame se déroule à nouveau devant nous parce qu’il était et qu’il reste dans nos cœurs comme dans cette eau dormante, prêt à ressurgir et à être à nouveau médité.

Le ballet des acteurs tous vêtus de blanc s’achève d’ailleurs sur cette eau qui évoque les profondeurs de la psyché en une procession muette et comme apaisée vers le monde d’Hadès. Les spectateurs du festival respectueux du rite final attendront que toutes les âmes soient rendues au courant de la vie éternelle sans trop savoir si et à quel moment ils doivent le poursuivre dans le silence ou par leurs applaudissements. Antigone accompagnée d’Hémon, fils de Créon qui a souhaité l’accompagner dans la mort pour ne pas en être séparé, a rejoint ses parents et ses deux frères. Les destins s‘équilibrent alors et tout est accompli

*Henry Bauchau 1913-2012 : On peut citer Œdipe sur la route 1990 Diotime et les lions 1991 Antigone 1997

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