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Du côté de chez Jung

Publié le 6 octobre 2017

Par Bertrand de la Vaissière membre titulaire du SNPPsy

Mort imminente et transcendance
Une autre anabase

Certains livres entrouvrent des portes et contribuent à mettre fin à un état d’irrésolution en balayant des questions restées sans réponse ou en les référant autrement. Ils apportent dans le même temps une nourriture attendue depuis longtemps.

Le témoignage de Eben Alexander est de ceux là. Cet homme, professeur en neurochirurgie, relate dans un opuscule au titre apparemment racoleur « La preuve du paradis »* comment ses convictions scientifiques matérialistes ont été mises à l’épreuve après une expérience de mort imminente dans un état de coma profond qui a duré sept jours. **

Jusqu’à cet incident majeur (méningite bactérienne à E coli, atypique, voire orpheline) il souscrivait à la doxa scientifique selon laquelle le cerveau est la machine qui produit la conscience et n’était donc pas sensiblement effleuré par la réalité de l’âme.

Son EMI lui permit au contraire d’être transporté dans un monde ou une conscience existe de façon totalement indépendante des limitations du cerveau (et
du corps). Et, au cours de cette plongée, il lui fut donné de participer à une intelligence globale et absolue, dont l’emprisonnement dans l’espace temps ordinaire et dans le sentiment d’individualité*** nous sépare habituellement.
Ainsi qu’à des modes de perceptions différentes, immédiats, sans séparation entre les divers sens, ni entre la conscience et l’objet de son appréhension ;****
ni entre le monde matériel et le monde psychique.*****

* Ed J’ai lu 2012
** « Pendant cette période, l’ensemble de mon néocortex- la surface externe du cerveau, la partie qui fait de nous des humains- était éteint » p 18
** *Pour le philosophe Plotin « l’enfermement dans le particulier » nous coupe de l’Un
**** « Il semblait qu’on ne pouvait pas regarder ou écouter quoique ce soit dans ce monde sans en devenir une partie » p 72
*****(Les pensées) n’étaient pas vagues, immatérielles ou abstraites, elles étaient solides et immédiates p 73

Le voyage que relate Eben Alexander s’écarte sensiblement du simple récit d’une NDE. Lorsqu’il vécut son expérience (si l’on peut dire) il n’avait en effet plus aucune notion ni de son identité ni de son individualité,*.

Parce qu’il était alors confondu avec une autre conscience non personnelle ce voyage le fit participer à un autre monde. Et on pourrait peut-être dire qu’il le rapprocha de ce qu’un explorateur des mystères de l’âme comme put l’être Jung appelle « les racines de la conscience ».

***

Dans cet autre monde qu’il lui est donné de visiter, l’ombre et la lumière, la matière gravide et l’intensité « spirituelle » de l’amour inconditionnel coexistent et se complètent.

Au tout début de ce voyage il éprouve qu’il est immergé dans un milieu inférieur, qu’il appellera ensuite « le monde vu du ver de terre ». Celui-ci est décrit comme un espace chtonien originel, une bouillie primordiale ou un chaos sonore animé de pulsations rythmiques, peuplé d’énergies plus ou moins sauvages ou dominent la laideur et le froid.
Puis il a le sentiment qu’il n’appartient pas à ce premier milieu dans lequel il est comme piégé.
Il lui est ensuite donné de s’en libérer pour naître à un univers de beauté, de bonté de lumière et d’amour inconditionnel.
Puis à passer plusieurs fois de l’un à l’autre.

Son récit est d’une certaine façon tout à fait féerique et il correspond bien à ce qu’une imagination débridée, visionnaire ou poétique pourrait produire (Alexander insiste toutefois sur le caractère absolument réel de son expérience).
Dans le monde supérieur, qui ressemble au paradis, il navigue par exemple posé sur une surface dont la texture est faite de millions d’ailes de papillons. ** Il est alors accompagné d’une femme sublime qui communique avec lui (de manière non conceptuelle) et l’enseigne, ainsi que peut le faire une « anima » sophianique.***

* « Je n’avais pas de véritable centre de conscience. Je ne savais pas qui, ni ce que j’étais... J’étais simplement ..Là, une forme singulière de conscience au milieu d’un néant épais » p 114.
** Comme si le véhicule de la conscience à laquelle il participe était le tissage de toutes les âmes.
La Psyché des grecs, épouse d’Eros est représentée on le sait avec des ailes de papillon
***« Ce regard était en quelque sorte au-delà de tous les différents types d’amour que nous avons ici sur terre. C’était quelque chose de plus élevé, qui contenait en lui toutes ces autres sortes d’amour… » p 65
Jung distingue quatre degrés de l’anima, médiatrice entre conscient et inconscient. La Sophia étant le dernier degré qui contient aussi les trois autres.

Il pénètre ensuite dans un vide immense et sombre, et pourtant débordant de lumière, qu’il assimilera à la présence de Dieu et qu’il appellera le « cœur ». Il est alors accompagné par une sphère* qui joue le rôle de médiateur entre lui et cette immensité et paraît être la source de la lumière.

Ce qui lui est également révélé est l’existence de nombre d’univers, au-delà de ce qui est normalement concevable **, ainsi que l’omniprésence de l’amour comme centre de chacun. Alexander éprouve la qualité inconditionnelle de cet amour, dans sa forme la plus pure, et il perçoit que tous ces univers ne sont pas entièrement séparés de nous, ce qui lui donnera par la suite, lorsqu’il sera revenu de son coma, matière à réflexion.

Il fait ensuite nombre de va et vient entre le « cœur » et le « monde vu du ver de terre » qu’il est amené à reconnaître comme partie essentielle du cosmos, et de l’émanation de la divinité.
Il comprend alors qu’il fait partie du Divin, sans séparation, ce qui lui donne l’assurance de pouvoir retraverser le monde inférieur et efface toute source d’anxiété.

Enfin il appréhende la présence, nécessaire sur notre terre, du Mal substantiel, comme condition de différenciation de la conscience. (Alors que dans les autres univers il n’existe qu’en traces infimes).

***
Si l’on accorde foi à un tel récit, on ne manquera pas de s’interroger sur l’opportunité de nos conceptions et de nos pratiques spirituelles.
Alexander lui n’aura plus aucune hésitation. Il va désormais consacrer sa vie à témoigner et à proclamer que la vocation de tout homme est de se rapprocher autant qu’il le peut de son moi spirituel authentique et des autres mondes qui lui ont été révélés. Il en énoncera ou en rappellera les moyens : manifester de l’amour et de la compassion. Etant précisé que ceux-ci sont bien davantage que des abstractions ou des idéaux, qu’ils ont une réalité concrète, qu’ils sont comme des constituants de la structure du monde psycho-spirituel.

* Le cercle, ou la sphère sont des formes parfaites traditionnellement associées à l’image de Dieu. Jung pour sa part les rattache à la phénoménologie du Soi, principe ordonnateur et but de l’individuation
** « J’ai vu l’abondance des formes de vie à travers un nombre calculable d’univers, dont certaines étaient d’une intelligence bien supérieure à celle de l’humanité » p 76

Et il interprétera aussi plus tard son expérience comme celle de l’accès à l’être cosmique authentique qu’il est vraiment. *

***
La façon dont il restitue son expérience semble convoquer des références mythologiques et religieuses traditionnelles et des images qui correspondent à la symbolique des archétypes sans qu’on puisse dire si elles surgissent telles quelles au cours de son expérience ou si mobilisées à postériori elles l’aident à retranscrire et à interpréter ce qui a été vécu.
Il ne semble pas en tout cas qu’Eben Alexander ait eu au préalable une forte culture mystique et symbolique.

On peut alors prendre le risque d’avancer que c’est probablement à partir de telles expériences religieuses originelles (dites mystiques), de visions et d’états de conscience comparables que les contenus des traditions ont été fixés. Donc tout aussi bien se dire que le voyage d’Alexander est une vérification expérimentale de leur objectivité et de la réalité de l’inconscient collectif.

On retrouve en effet dans son récit plusieurs thèmes mythiques
La naissance de la conscience à partir du chaos
Le souvenir de l’origine Le Ciel et les enfers Le Bon Dieu
La représentation sphérique du Soi et de la divinité
L’emprisonnement dans un monde matériel, puis la libération et la participation à un monde angélique
La redescente dans les mondes inférieurs
Le va et vient entre le bas et le haut **

Le plus intéressant dans le témoignage d’Alexander n’est donc pas tant son étrangeté. Jung depuis longtemps, Grof et d’autres nous ont fait douter que la conscience soit une production strictement humaine. Et s’il importe de la « réaliser, » comme le disent les orientaux, on peut aussi croire qu’elle vient d’ailleurs.
Ce n’est pas non plus sa singularité, bien évidente pourtant. Mais justement plutôt le fait que l’expérience du médecin jusque-là épris avant tout de rationalité et qui peut s’assimiler à la réception d’une autre conscience largement transpersonnelle corresponde aussi exactement aux énoncés spirituels déjà produits et depuis longtemps par la « sagesse » humaine.

* p 117 Ce qui évoque les spéculations gnostiques sur l’Anthropos, que Jung commentera en parlant du grand homme qui est en tout homme, psychologiquement parlant du Soi
**Comme dans la Table d’Emeraude : « Il monte au ciel et il descend en terre… »

Comme s’il était plus que temps de prendre tout ça davantage au sérieux et d’en nourrir davantage notre anthropologie et notre psychologie. Temps de passer à autre chose en débordant des concepts étroits. Temps de conjoindre nos expériences de l’ici et maintenant et nos problématiques d’adaptation avec la reconnaissance d’un au-delà.

***

Lorsqu’il parle de son expérience du « ciel » Eben Alexander prend soin de distinguer ce qui a été vécu d’un rêve en insistant sur le statut de réalité, et même d’ultra réalité de celle-ci *
Est-ce le neurochirurgien qui parle ? Celui qui n’accordait pas jusque-là au monde psychique un statut de réalité dont on peut pourtant faire l’expérience si sensible lors de nos états oniriques ordinaires et extraordinaires. (Au cours de ceux-ci il est vrai le néocortex n’est pas débranché). Ou plutôt celui qui a vécu une expérience d’une transcendance telle que même les rêves « numineux » ne peuvent lui être comparés ?

***

Alexander est un médecin et un enseignant de bon niveau. Il met son expérience en perspective en rappelant d’abord les conceptions dites scientifiques actuellement en vigueur, à savoir que la conscience est composée d’information numérique.
Ce qui soit dit en passant laisse le mystère entier puisque nous ne savons pas ce que sont les nombres, s’ils ont été inventés par l’homme ou révélés. Tout au plus en connaissons-nous certaines des propriétés archétypiques (dont dérivent tant la numérologie que les spéculations tardives, anxieuses et passionnées d’un Jacques Lacan). Lui-même affirme d’ailleurs que derrière les nombres se trouve Dieu.
Jung pour sa part les considérait comme des principes.**

***

* « Bien que je ne savais pas où j’étais ni même ce que j’étais, j’étais absolument sûr d’une chose ; cet endroit dans lequel je me trouvais tout à coup était totalement réel »
J’ai lu p 63
** Les nombres étaient pour Jung l’expression la plus primitive de l’esprit.

Il entend par esprit un facteur d’ordre actif et dynamique à l’œuvre dans et sous le psychisme inconscient.
Mais dans la mesure où le nombre représente également une propriété inhérente à la matière conformément à la nature quantique de toute énergie, le nombre apparaît comme l’élément objectif et spirituel qui ordonne en même temps la psyché et la matière.
(Extrait de Marie Louise von Franz Matière et Psyché Ed Albin Michel)

Il émet ensuite l’hypothèse que le cerveau serait en fait un filtre ou une valve transformant tous les stimuli en provenance de la conscience cosmique et des autres mondes * et les réduisant en fonction de ce qui est assimilable au cours de notre vie ?

Il souligne ou rappelle l’intérêt de certaines techniques de méditation pour inactiver la fonction de filtre du cerveau humain et tenter de revenir dans un monde similaire à celui qu’il avait visité pendant son coma.

***

L’auteur à la fin de son opuscule rejoint ceux qui pensent qu’il est impossible de rechercher la réalité ultime de l’univers sans approfondir la nature et l’origine de la conscience. Il considère d’ailleurs celle-ci comme plus réelle que le reste de l’existence physique (ce que nous appelons la matière) et insiste sur son rôle fondamental dans la représentation de cette réalité. Il dit même davantage : « J’ai découvert. que la conscience est la base même de tout ce qui existe »****

Une telle affirmation rejoint sans doute l’antique proposition de la correspondance entre le microcosme (l’esprit de l’homme) et le macrocosme (l’univers) reprise notamment par l’alchimiste Jabir : « L’homme qui est l’image du grand monde…il possède aussi le ciel et la terre. En effet l’âme et l’intellect constituent son ciel mais le corps et la sensualité sont sa terre… 
Si bien que connaître le ciel et la terre de l’homme est la même chose que d’avoir la connaissance pleine et intégrale du monde entier et des choses naturelles. »***

Il parle enfin du pouvoir créatif dont il a été le témoin lorsqu’il était dans le « ciel » et dans le « cœur », ainsi que de l’effacement des limites entre sa conscience et le monde.* Il rejoint alors l’intuition des alchimistes qui assignaient comme terme de leur œuvre la recréation du monde et l’union avec le monde. Telle est la signification ultime et supérieure de la » rubedo », au-delà de l’incarnation et de l’expression la plus entière de notre nature, (ce qui constitue déjà un objectif raisonnable).

***

*Il utilise en fait l’expression suivante « vaste conscience non physique qui est la nôtre dans les mondes non physiques »
**page 128 Il aurait pu préciser : J’ai découvert à mon tour...
*** Cité par Jung dans Mysterium conjunctionis Tome 2 p 163
**** Cet effacement est allé si loin que je suis par moments devenu l’univers entier p 226
***** Œuvre au rouge.

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