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DU CÔTÉ DE CHEZ JUNG par Bertrand de la Vaissière

Publié le 22 mars 2018

SAPIENS, de Yuval Noah Harari *

J’ai lu Sapiens ces derniers mois avec des sentiments mêlés d’admiration face à l’érudition et aux capacités de synthèse dont témoigne l’auteur et d’agacement lorsqu’il énonce certaines affirmations insuffisamment étayées qui ne sont que des opinions. L’ambition d’Harari est de synthétiser l’histoire du monde et notamment celle de l’espèce humaine actuelle depuis l’origine et jusqu’à son dépassement possible. Rien que ça ! Le livre est évidemment éloigné en apparence des préoccupations immédiates des psy. Encore que l’ontogénèse s’articule avec la phylogénèse, autant que l’inconscient personnel dépend dans une certaine mesure de l’inconscient collectif. Et puis l’opus d’Harari donne le ton d’une époque et fait donc partie intégrante de l’environnement cognitif.

Cet opus est formidablement intéressant mais la sécheresse de certaines de ses présentations et de ses conclusions a suscité mes réticences. Dans un langage jungien je dirais que la fonction Sentiment de l’auteur n’est pas très différenciée, au contraire de sa fonction de Pensée, ou si l’on préfère, que Harari se place plus volontiers dans l’ordre de la raison que dans celui du cœur. Sans doute est il aussi beaucoup plus de type Sensation qu’il n’est Intuitif, avec le goût des choses concrètes qui va avec et une inaptitude relative à envisager l’irrationnel.
Il convoque de nombreuses disciplines des sciences physiques (et de quelques sciences humaines) à l’appui de ses thèses et ses propos sont étayées par les développements récents de chacune. Il n’est pas interdit de penser que ceux-ci le fascinent car il se laisse parfois emporter par des certitudes correspondant à des courants de pensée qui se développent actuellement (transhumanisme notamment). Ainsi dès le début de son ouvrage il juge peu probable la pérennité de l’espèce sapiens, qui a pris le pas sur toutes les autres (Neandertal notamment et espèces animales) à partir du début de la révolution cognitive (70 000 ans avant) .Ce pessimisme apparent pourrait se justifier de la préférence pour une perspective de développement de la conscience, dont l’homme ne serait qu’un maillon et un vecteur provisoire.

Harari est clairement un matérialiste, sans être tout à fait un positiviste. Il a en effet l’honnêteté de reconnaître que certaines causalités ne sont nullement établies, (ce qui pourrait laisser la porte ouverte à la spéculation théologique ou métaphysique). Nous ne pouvons par exemple expliquer l’accroissement de la taille du cerveau au long des millions d’années qui ont précédé l’avènement de la pensée discursive. Pas plus que les modifications génétiques qui ont affecté l’ADN des homo sapiens.

*Yuval N Harari enseigne l’histoire à l’université hébraïque de Jérusalem Il est également l’auteur de Homo deus

Bref le développement du langage, et celui des capacités d’échange, d’invention, d’imagination et de stockage de l’information qui ont assuré la supériorité de l’espèce humaine peuvent être constatés et leurs conséquences finement analysées mais ils demeurent inexplicables.

Que sapiens puisse imaginer collectivement des mythes, « des choses qui n’existent pas » selon l’auteur (qui n’est pas, loin s’en faut, un spécialiste des rapports de la conscience avec l’inconscient) lui a permis de se fédérer en collectivités et de coopérer en masse, assurant définitivement son pouvoir. « De grands nombres d’inconnus peuvent coopérer avec succès en croyant à des mythes communs » *p 39

Ces mythes communs n’existent que dans l’imagination collective** selon le chercheur israélien. Une telle affirmation est à la rigueur tenable si on borne l’observation dit scientifique à celle des faits concrets palpables mais elle semble un peu discréditer la dite imagination et le monde de l’âme, et elle fait fi du monde des archétypes et de la psyché objective. Tout cela apparemment n’existe pas, en tout cas n’est pas considéré par Harari. C’est une des limites qu’on peut relever dans son opus. Il parait alors loin de son coreligionnaire (passible d’une exclusion hors de la communauté juive au dix septième siècle) Spinoza pour lequel « la Nature, ce ne sont pas les fleurs, les plantes et les oiseaux, c’est le cosmos tout entier dans toutes ses dimensions , visibles et invisibles, matérielles et spirituelles »***. Et il ne s’inspire pas non plus de la philosophie alchimique qui fait son miel dans la correspondance entre le microcosme (la psyché de l’homme) et le macrocosme (l’univers dont l’exploration des secrets et des lois fait toujours l’objet de la quête passionnée des scientifiques). Harari s’intéresse plus aux conséquences du développement de la conscience qu’aux racines de celle-ci.

Il ne peut toutefois s’empêcher de constater qu’« à compter de la révolution cognitive, les récits historiques remplacent les théories biologiques en tant que principales explications du développement de L’Homo sapiens ». **** Et, si l’on prolonge la pensée de l’auteur sapiens a donc peut-être alors réussi à acquérir la capacité de sortir des filets de la nature, et il n’est plus strictement déterminé par la génétique et le milieu. Et cela même si ses capacités émotionnelles, physiques et cognitives demeurent façonnées par son ADN. De là à dire que ce qu’on appelle l’esprit est à l’œuvre pour permettre à sapiens de quitter l’emprise exclusive de la « Grande Mère » ? ***** Harari ne va pas jusque là, il parle en historien, et en sociologue, et ce sont les implications de ce qu’il appelle la « colle mythique »
qui l’intéressent. Ce n’est pas son propos d’ approfondir ce qui donne autant de force à cette « colle » pour souder les consciences d’un très grand nombre et il laisse évidemment de côté l’origine de la pulsion ou les sources de la tendance à mythologiser.

* Sapiens Albin Michel 2015 p 39 ** p 40
***Le miracle Spinoza Frederic Lenoir Fayard 2017 p 131 ****Sapiens P 51
***** Notion jungienne qui signifie, entre autres, l’inconscient sous une forme très contraignante

Harari met en perspective ses théories de l’évolution en analysant les conditions de vie lors des différentes époques préhistoriques et en pointant les conséquences des deux révolutions majeures qui ont affecté l’espèce humaine lors de la préhistoire et de la protohistoire (avant l’écriture), à savoir la révolution cognitive (70000 avant) et le début de la révolution agricole (12000 avant).
L’une d’entre elles est la culture et surtout la diversité culturelle* des différents groupes humains. On était alors très loin de la mondialisation et de l’unification qui va en s’accélérant à l’époque moderne.
L’autre dont il indique le caractère plus hypothétique est le passage de l’animisme des chasseurs cueilleurs : « L’animisme est la croyance suivant laquelle (chaque élément de la nature) a une conscience et des sentiments et peut communiquer avec les humains »**au théisme des agriculteurs : « Le théisme est l’idée que l’ordre universel repose sur une relation hiérarchique entre les hommes et un petit groupe d’êtres éthérés que l’on appelle dieux »***

Harari est un brin contestataire. L’idée que la révolution agricole a forcément profité aux individus lui paraît discutable, d’autant qu’elle a rendu l’humanité tributaire de la culture d’un nombre limité de céréales, et l’a enchaîné au travail. « La recherche par l’humanité d’une vie plus facile a libéré des forces de changement immenses qui ont transformé le monde d’une façon que personne n’envisageait ni ne désirait »**** affirme t’il. Une telle proposition reste évidemment recevable à l’époque actuelle, dominée par les procédés de la technique.

Comme tout le monde Harari reste coi devant les constructions monumentales de la préhistoire, comme celle de Göbekli Tepe (Turquie, 9500 avant)
« Nous en sommes donc réduits à penser, écrit-il, que leur construction répondait à une mystérieuse fin culturelle que les archéologues ont du mal à déchiffrer..
Seul pouvait justifier de tels efforts un système religieux ou idéologique sophistiqué. »***** Il
fait par contre probablement dériver l’origine du blé
domestiqué de la nécessité de nourrir les foules qui ont participé à l’opération.
L’honneur du scientifique est donc sauf.

* Sapiens p 61 ** Sapiens p 72 *** Sapiens p 73
**** Sapiens p 114 ***** Sapiens p 115

Il revient ensuite sur la puissance des mythes, dont il fait dériver la création de la nécessité de trouver une cohésion sociale : « lorsque la révolution agricole ouvrit la possibilité de créer des villes très peuplées et de puissants empires, les gens inventèrent des histoires de grands dieux… »*
On constate le mépris plus ou moins affiché dont il honore ces derniers, (l’auteur s’inscrit dans une lignée très critique et bien représentée en philosophie depuis Spinoza, les Lumières, etc..). On pourrait lui rétorquer que si l’homme a certes créé les dieux à son image et selon ses besoins, cette fiction a été d’une incroyable efficacité pour remuer ou entraîner les consciences, preuve peut être qu’elle correspond à une aspiration fondamentale, ou à une pente fatale de l’âme, bref à un archétype. Rappelons le, ce qu’on appelle ainsi anime une pulsion, ou un désir qui dépasse infiniment la conscience, pour le meilleur ou pour le pire.
Dire donc que l’homme a inventé les dieux (ou les nombres) est une approximation tout aussi mythologique que celle qui affirme que Dieu a créé l’homme.
Et il est possible que l’on puisse inverser la causalité énoncée par l’auteur et dire que la cohésion d’un grand nombre d’hommes, autrement dit la culture, n’est possible que parce qu’il existe des structures archétypiques de l’esprit humain.
Ce sont celles là qui font naître en l’homme des images divines correspondantes. Ces dernières correspondent donc à un instinct psychique et à un besoin de l’âme individuelle bien plus qu’à un souci de cohésion organisée, qui n’en est que l’une des conséquences.

Harari a l’audace d’écrire que le roi babylonien comme les pères fondateurs de la nation américaine « imaginaient pareillement une réalité gouvernée par des principes universels et immuables de justice comme l’égalité ou la hiérarchie. Or ces principes n’existent nulle part ailleurs que dans l’imagination fertile des Sapiens.. » ***
Une telle saillie nous inciterait à lire son opus avec tout le discernement possible.
Ce qui existe dans l’imagination est, si l’on suit Jung, heureusement ou malheureusement, aussi réel que la matière. Cela a une vertu ou une efficacité !
Les tables de la loi, comme le code de Babylone, ou comme les données d’une morale objective, sont inscrites au cœur de l’homme. Elle correspondent peut être à la pulsion de vie, ou à la recherche de l’Un, ou au Bien. Cela ne signifie pas que la pulsion de mort, de désagrégation, le Mal n’y soient pas inscrites aussi. Mais diminuer la réalité de l’âme et celle des structures psychiques comme le fait Harari prête un peu à sourire.

* Sapiens p 131 **Babylone Mésopotamie 1750 avant ***Sapiens p 136

Harari ne croit pas à l’égalité biologique. « L’évolution, rappelle t il, repose sur la différence, non pas sur l’égalité »* Soit ! Et il doute de l’universalité des droits de l’homme. Il ne devrait pas oublier pourtant que la plupart des traditions philosophiques et religieuses n’ont posé cette égalité que comme une réalité intérieure, et que les énoncés religieux ne doivent pas être compris sur un plan concret, beaucoup n’y gagnent qu’en absurdité. Lui par contre divinise quelque peu la biologie qui l’autorise à contester le bon sens commun.

Il a par contre tout à fait raison de dire qu’un ordre imaginaire « court toujours le danger de s’effondrer, parce qu’il dépend de mythes, et que les mythes se dissipent dès que les gens cessent d’y croire » Il serait plus juste d’écrire « cessent d’y adhérer » parce qu’ils ne correspondent plus à une nécessité de l’âme. Comme Jung l’a bien examiné dans nombre de ses livres,** les images archétypique meurent, mais les archétypes restent et d’eux naissent d’autres images, tout aussi puissantes.
« Préserver un ordre imaginaire (ne) requiert des efforts acharnés »*** que s’il ne correspond pas ou plus à la nature des choses et des êtres. D’où la nécessite de laisser les voies ouvertes par où peuvent s’écouler les informations venant de l’inconscient. De l’importance aussi des intuitifs et des visionnaires.

Harari quant à lui a beaucoup de difficulté avec ce qui n’est pas palpable par les sens et vérifiable par des instruments de mesure. Il pose avec raison que « Un phénomène objectif existe indépendamment de la conscience et des croyances(opinions) humaines. (Donc) « la radioactivité, par exemple, n’est pas un mythe. » Mais il est incapable d’imaginer qu’il y ait des lois et des données psychiques objectives et encore moins une correspondance entre psyché et matière toutes deux régies par de mêmes lois. A l’heure de la physique quantique il reste newtonien. A l’heure ou la science se rapproche de l’idée de « l’Unus Mundus » et des intuitions des alchimistes arabes****

Bertrand de la Vaissiere. Mars 2018.

Une lecture jungienne (et très critique mais qu’elle ne vous dissuade pas de lire Sapiens, le livre est riche en matériaux de toutes sortes) Recension partielle jusqu’à la page 146.

Suite ultérieurement

*Sapiens p 136 **Notamment « Aspects du drame contemporain » ***Sapiens p 139
**** Cf « Alchimie et Mystique en terre d’Islam » Pierre Lory Chapitre un « Vers le cœur de la pierre »
Les alchimistes arabes.. parlent parfois en opposant les corps (jism, jasad) à l’esprit (rûh] et ce dernier à l’âme (nafs), dans les minéraux notamment.
Mais il faut bien constater ici que ces distinctions n’ont rien de fondamental, que ce ne sont pas
elles qui structurent la perception du monde chez un Jâbir ou un Jaldakî ».
« Beaucoup plus prégnante par contre est la distinction entre le dense (kathîf) et le subtil (lafîf). Les entités manifestées peuvent connaître des états denses, « matériels », ou plus subtils, mais c’est là une différence de degré ontologique, non de nature.
« Car en fin de compte, les esprits sont de la lumière-être (nûr wujûdî) à l’état fluide.
Les corps sont également de la lumière-être, mais à l’état solidifié », écrivait Shaykh Ahmad Ahsâ’ ;î" (Perse)

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