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REMBOURSÉS, MAIS À QUEL PRIX ?

Publié le 17 février 2018

Par Philippe Grauer, président du SNPPsy de 1996 à 2016

La médecine ne connaît que la médecine. C’est là son moindre défaut. La médecine et ses sous-traitances. Si vous n’allez pas trop bien ces derniers temps, venant de perdre un proche et, comme un malheur n’arrive jamais seul, vous sentez menacé côté boulot, l’ambiance couple et famille en souffrant, vous traversez une passe difficile.

Vous pourriez songer à chercher de l’aide. Plusieurs possibilités. Un réseau religieux ou autre, de "remise en forme" morale, un médecin généraliste, un psy. Si le premier recours fonctionne, tout va bien. Pour ceux qui n’en disposent pas ou avec lesquels ça ne marche pas, reste la médecine et la psychothérapie (non précisée). La médecine généraliste pour certains venue en "première intention" est en train de découvrir qu’elle pourrait sous-traiter les besoins de psychothérapie déguisés, qui encombrent.

Elle y pense et commence à tâter le terrain. "Ne freinons plus le "recours aux psychothérapies" déclare le guide pratique de prise en charge par l’Assurance maladie des thérapies non médicamenteuses qu’on nous fait parvenir.
Une expérience pilote sur trois départements est en train de mettre au point la formule médecin généraliste + psychothérapie. Super bonne idée !
Vous présentez les signes psychopathologiques répertoriés "dépression légère à modérée", "troubles de l’adaptation", ou troubles "médicaux inexpliqués", la chaussure médicale et paramédicale à votre pied est en train de sortir. Voici la médecine en passe de devenir dispensatrice de psychothérapie (laquelle ? nous verrons cela plus tard) ? en sous traitant avec les fameux détenteurs de la licence d’exercice dite titre (d’exercice) de psychothérapeute. Un psychologue clinicien se verrait prescrit comme un kinésithérapeute par le généraliste. Un attelage comme un autre.

Car il existe d’autres possibilités. "Troubles médicaux inexpliqués" peut aussi s’entendre comme : "inexplicables" médicalement parlant, s’agissant de difficultés psychiques ne ressortissant pas de la médecine, mais d’une profession de santé ni médicale ni paramédicalisée. Allez faire entendre ça à un médecin ! (enfin, une médecin oui, mais la sécurité sociale !) sa logique est de travailler sérieusement avec des gens sérieux. Nos collègues psychologues cliniciens représentent le partenaire institutionnel idéal.

Le type de discours et la terminologie parlent d’eux-mêmes. Dire que vous souffrez d’un trouble vous renvoie immédiatement dans les cordes du DSM. C’est lui qui décrit les difficultés psychologiques en termes de trouble. Le généraliste bientôt habilité à prescrire une psychothérapie comme il le fait d’une kinésithérapie ? C’est plus que mis à l’étude, déjà appliqué dans une région expérimentale. Évidemment les psychologues sont jaloux de leur indépendance, relativement à la médecine. La formule sécurité sociale fait la part belle à cette dernière. On ne saurait le lui reprocher. Que penser d’une psychothérapie sécurité sociale ? Ça existe déjà. Quand un psychiatre psychanalyste "fait des feuilles". Mais là, double casquettisme, c’est le psychanalyste qui enjoint le psychiatre de rédiger la feuille. Moins de psychiatres, on élargit aux généralistes, qui, eux, sous-traiteront.

Le document qu’on nous fait parvenir dit que des organisations de psychiatres (CNPP, CNQSP), le Collège de la médecine générale (tout ça bourré de majuscules partout), et le SNP (quelle surprise, le Syndicat national des psychologues) s’engouffrent dans la brèche pour, dans trois départements expérimentaux, prendre en charge (eh oui c’est comme ça qu’on dit) en première intention, à la médicale, les malades (nous y voici) souffrant de "troubles" on le disait tout à l’heure, d’intensité légère à modérée. Le troublomètre du docteur Misamal, bientôt en vente, permettra là-dessus de justifier la qualification et quantification du trouble. En attendant sa mise au point, on peut fixer des règles.

Des psychologues sans doute affiliés à la psychanalyse nous ont alertés, désireux de s’adresser à un syndicat dont ils pensent à juste titre que ses membres n’ont pas trop envie de jouer au docteur, comme ils disent, en participant à une vaste opération de médicalisation de l’existence sous houlette psychiatrique, avec comme bénéfice secondaire le profit du rabattage de la patientèle vers les psychothérapeutes enregistrés, en mal de clientèle.

Prescrite par le médecin traitant, la psychothérapie dit le document de ce projet pilote, s’effectuera en coordination avec vous, psychologues cliniciens ou psychothérapeutes agréés (ARS, c’est-à-dire médecine), et avec les psychiatres. Surtout pas en subordination ! Si vous ne distinguez pas bien pas d’inquiétude, le SNP ne saurait conduire ses psychologues cliniciens dans un traquenard institutionnel de mise en dépendance par rapport à la médecine. Quoi que l’ombre d’un doute se manifeste.

Le document, bien fait, met à votre disposition la notice, un Guide pratique. Il y aura une Brochure. Et bien sûr une évaluation, des c-r et des rapports. Tout y est. Jusqu’aux savoureuses échelles PHQ et GAD7. De quoi se plaint-on ? En matière de troublométrie, on dispose déjà de ça. Ça donne : 10 séances de psychothérapie de soutien, + éventuellement 10 autres de psychothérapie structurée. Naturellement, vous adresserez un compte-rendu au médecin traitant qui vous aura envoyé le patient. Tout bien encadré façon Sécu et médecine à questionnaire genre sur une échelle de 1 à 10 combien aimez-vous la vie ce matin ? La psychothérapie du XXIème siècle sera administrativo-médicale ou ne sera pas.

Ceux à qui ça dit, surtout qu’ils le fassent. Le principe de la démocratie est de ne rien contrecarrer qui limite la liberté et de soigner et de se soigner. Le même principe permet d’alerter sur le virage que notre système néolibéral de soin aimerait voir prendre à la psychothérapie (nous employons le terme générique, qui n’engage encore à rien). Il en a bien le droit. Comme nous avons celui d’alerter sur le côté inquiétant d’un dispositif se proposant d’entreprendre un tel voyage en Psychothérapeutie. Un dispositif qui propose au souci de soi de s’enrégimenter dans un système digne de l’Allemagne de l’Est — qui d’ailleurs on s’en souvient voulait le bien de ses citoyens. Sans compter qu’en Allemagne contemporaine, débarrassée comme on sait de la menace d’invasion par la psychanalyse, les psychothérapeutes collaborent à des protocoles du genre de celui que nous vous présentons ici, avec c-r et satisfecit à l’issue de chaque séance, vous voyez le travail.

La psychologie en France fut durant trois quart de siècle ancillaire de la médecine. À peine sortie de là en 1985, voici qu’on lui propose d’en remettre une couche. Nous soutiendrons nos collègues qui estiment que ce projet pilote conduit droit vers les récifs où l’attendent les naufrageurs de la psychothérapie telle que nous avons le droit — et le devoir, de l’entendre en ce qui nous concerne, relationnelle.

Déjà les psychiatres se sont vus prescrits par les généralistes, au tour des psychothérapeutes. La médecine toute à son entreprise d’intégration, en matière de psychisme, se prépare à faire bouchée double.

Les psychologues cliniciens n’en tombent pas tous d’accord. Nos praticiens de la psychothérapie relationnelle, un champ disciplinaire et une profession de santé non médicaux, se voient heureusement épargnés par un tel projet, puisque, membres d’une profession autoréglementée, ils n’ont pas accès au titre d’exercice de psychothérapeute.

On peut ainsi se réjouir de l’existence de routes à 80 km/heure (éloge de la lenteur), permettant de se rendre à destination comme il convient au rythme qui convient en dehors des autoroutes médicalisées. Nous soutiendrons chemin faisant nos collègues psychologues cliniciens désireux de ne pas s’inféoder au mouvement de médicalisation de l’existence qui se prépare, auquel un de leurs syndicats vient de prêter main forte. Le nôtre fera son devoir, de soutenir la différence entre malaise et maladie, entre soin et souci de soi. Chacun son métier et les vaches du psychisme seront mieux gardées. Opérons à l’extérieur du champ médical, articulons-nous à lui quand c’est nécessaire dans l’intérêt de ceux qui s’adressent à nous, continuons de veiller à la psychothérapie relationnelle comme profession libérale indépendante.

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