DU CÔTÉ DE CHEZ JUNG par Bertrand de la Vaissière

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DU CÔTÉ DE CHEZ JUNG par Bertrand de la Vaissière

Tendances actuelles

Le quatrième congrès européen de psychologie analytique s’est tenu en Avignon, dans les salles du Palais des Papes (excusez du peu) en cette fin d’été du 29 aout au 2 septembre.

Le précongrès destiné à des étudiants, des thérapeutes et des sympathisants traitait d’items jungiens un peu moins classiques que ceux dont on a l’habitude mais tout aussi importants dans le corpus de la psychologie complexe.
L’interdisciplinarité des recherches sur la psyché, n’a pas peu contribué on le sait à différencier et à étoffer l’approche jungienne, ce qui est particulièrement net dans la deuxième partie de l’œuvre de Jung et cela a été souligné dès l’abord.
Cette attitude ouverte et complexe que l’on retrouvera aussi chez des penseurs non jungiens (comme Edgard Morin par exemple) suscite une recrudescence d’intérêt chez les chercheurs contemporains pour tout ce qui peut éclairer les rapports entre la matière et la psyché. *

Plusieurs interventions du précongrès ont tourné autour du concept de synchronicité. Ce principe de relations acausales dont on retient trop souvent les seules déclinaisons spectaculaires a été posé par Jung pour partie en collaboration avec le physicien Wolfgang Pauli, un des pionniers de la mécanique quantique. On en pénètre mieux le sens en affrontant la lecture difficultueuse de Synchronicité et Paracelsica **

Les racines d’un tel concept plus proche de l’esprit taoïste*** que des conceptions dualistes et causales et de l’approche scientifique cartésienne pourraient aussi être trouvées dans le moyen âge mystique spéculant sur un unus mundus source de toutes les manifestations psychiques et concrètes, ou dans l’alchimie arabe de Jabir (à partir du 8ème siècle) distinguant les états denses et subtils des entités,****

* Et comment ne pas citer l’ouvrage éponyme de Marie Louise von Franz, continuatrice de Jung, qui peut baliser une telle démarche : Matière et Psyché 1988 Trad f Ed Albin Michel)
**publié pour l’essentiel dès 1951 (Traduction Française Ed Albin Michel)
*** Qu’est ce qui aime à se produire ensemble ?
**** Pierre Lory : « Mais il faut bien constater ici que ces distinctions n’ont rien de fondamental, que ce ne sont pas
elles qui structurent la perception du monde chez un Jâbir ou un Jaldakî ».

« Beaucoup plus prégnante par contre est la distinction entre le dense (kathîf) et le subtil (lafîf). Les entités manifestées peuvent connaître des états denses, «matériels », ou plus subtils, mais c’est là une différence de degré ontologique, non de nature.
«Car en fin de compte, les esprits sont de la lumière-être (nûr wujûdî) à l’état fluide.
Les corps sont également de la lumière-être, mais à l’état solidifié », écrivait Shaykh Ahmad Ahsâ’;î » (Perse) »
et encore plus loin chez Démocrite* dont on peut comprendre qu’il ne postulait pas une séparation nette entre la psyché et la matière.

Toutes deux Matière et Psyché sont également mystérieuses. Le courant philosophique (on pourrait dire théologique) dont on parle affirme qu’elles ont la même origine et le recueil d’expériences qui lui correspond constate que leurs manifestations correspondent, sans que l’on puisse d’ailleurs provoquer ces correspondances, ni les observer de façon continuelle. Les synchronicités surviennent plutôt dans les moments archétypiques à forte tonalité émotionnelle. Le propos n’est pas seulement théorique. L’intérêt clinique n’est pas mince. Une telle ouverture peut sous tendre, voir même définir une position thérapeutique. C’est ce que rappelait l’analyste anglaise Ann Addison lors de son intervention qui posait le psychoïde, cet en deçà du corps et de l’intellect, comme fondement de l’attitude analytique. Ce psychoïde au sens jungien du terme ne doit pas être confondu évidemment avec le trouble de la personnalité du même nom.

Mais comment y accéder ? Comment se situer dedans, comment l’accueillir ? Sans doute d’abord en accordant la même dignité aux matériaux psychiques et aux événements physiques qui les évoquent ou qui leur répondent. Sans doute en ressentant parfois le caractère sacré ou tout au moins étrange de certains surgissements concrets, ou en restant interdit, sans voix, face à des rêves numineux ou devant d’autres manifestations porteuses de sens qui paraissent venir d’un ailleurs ? Celles-ci sont-elles de pures « créations dans le temps » qui ne demandent pas à être expliquées, qui doivent juste être goûtées pour que le sens qu’elles expriment nous pénètre, pour que le sens qui nous saisit nous permette de changer de champ, d’optique, de raison ? Sans doute encore en éprouvant calmement certains effets physiques et certaines vibrations plus invisibles dans le jeu transférentiel et contre transférentiel. Et sans doute également en laissant advenir ce qui ne vient pas que de nous dans un premier temps de l’imagination active, hors séance. Etc. Chacun pourra ajouter quelque chose qui correspond à son expérience.

Il va de soi que ce Psychoïde impose une certaine discrétion au thérapeute. Jusqu’à l’oubli de ce qu’il sait si bien savoir. Il s’accommodera mieux d’une attitude méditative ou d’un repli interrogatif, d’une expectative, d’un doute philosophique radical et positif à la fois, d’une présence flottante peut être, d’une rationalité en sourdine certainement. Et d’une présence à soi, et à l’autre, ou plutôt à l’invisiblede soi et de l’autre.

* Philosophe dit présocratique 460-370

Le philosophe Gherard Dorn* dont Jung commente les énoncés dans Mysterium conjunctionis,** parle de la dissolution du cœur en eau, c’est-à-dire de l’abolition de toutes les certitudes.

Ann Addison dans sa présentation en parlait (savamment) de la façon suivante :
« …de la nature du processus analytique, quand corps et psyché sont main dans la main dans l’arène. Dans ces moments l’inconnaissable nous conduit à reconnaître et contempler la difficulté à relier des éléments disparates, particulièrement les mondes personnels de l’instinct et de l’esprit, du corps et de la psyché, de l’intérieur et de l’extérieur, de soi et de l’autre… »

Elle se réfère donc, de façon inquiétante ou rassurante selon le bord où l’on se trouve, à l’inconnaissable. Quant à la difficulté à relier des éléments disparates la vie symbolique heureusement se charge de la contourner. Mais cette « fonction transcendante » doit être appuyée par notre foi, notre amour et notre patience. La difficulté étant le plus souvent celle de celles et ceux qui nous demandent de les accompagner .

Bertrand de la Vaissière Analyste jungien

Avignon Les Angles 13 septembre 2018

*Alchimiste chrétien de la Renaissance
**somme alchimique de Jung publiée en 1955-1956

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