Intelligence Artificielle

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Intelligence Artificielle

par Bertrand de la Vaissière analyste jungien

Un rêve étrange

Stephanos est un cadre supérieur ? Il s’occupe de hautes technologies.

Depuis moins de deux ans il poursuit sa quête en venant partager ses rêves et ses tracas avec un thérapeute. Il a le désir de changer de vie pour n’être plus soumis à la pression infernale qu’il subit. Moins de trente séances seulement  ont pu se dérouler. Les contraintes professionnelles qu’il ne  maîtrise pas perturbent quelque peu l’échange. Celui qui l’accompagne accepte de bon gré tous les empêchements qui contredisent la marche normale d’une analyse. Le patient a tenu bon malgré ces intermittences, et, depuis quelque temps, il témoigne de plus d’engagement, dans la limite de ses possibilités. Pour qualifier ce travail on pourrait parler d’apprivoisement. A la vingt septième séance Stephanos apporte le rêve suivant :

Je suis avec des proches, amis et famille, nous sommes dans une « learning expédition », une aventure dans des contrées sauvages, forêts et montagnes. Il est question alors d’intelligence artificielle.

Nous sommes dans un pays sous la neige et c’est le printemps.

Nous faisons halte dans un grand refuge, dans une ferme.

On dort dans une étable. Il y a des artistes, des gens connus

Le rêveur s’étonne bien sûr de cette irruption soudaine de l’intelligence artificielle. Le sujet lui est familier puisque son organisme participe aux financements de projets innovants dans les domaines d’application privilégiée que sont les véhicules autonomes, les moyens d’automatisation avancées, le diagnostic médical, etc

Le thérapeute loin d’être un spécialiste s’en tient aux idées courantes sur le sujet

Il se risque à contester le qualificatif dont on affuble une intelligence qui à son avis n’est que technicienne et qui de toute façon dépend de ceux qui créent les procédés et les machines. Le patient alors lui rétorque que certaines machines à partir des informations qu’on leur donne sont ensuite dans des processus d’auto apprentissage.

L’affaire évidemment à ce stade se complique. Quel est le degré d’autonomie réel de ces machines intelligentes ? L’homme peut-il se retrouver dans la situation de l’apprenti sorcier ? Sans doute est-ce bien souvent le cas aujourd’hui, à la mesure de la fascination que suscitent toutes les innovations techniques qui dans un premier temps semblent accroître son pouvoir, puis le dégradent en fait en périphérique ou en  utilisateur addictif de ses propres outils.  Mais, bien pire, la créature peut-elle échapper à son inventeur et vivre sa vie propre, pour le meilleur et pour le pire, comme l’homme le premier eut la tentation de la faire en se débarrassant de son créateur, ou comme la délicieuse  Galatée qui devint la vivante et  très charnelle incarnation de ce désir d’indépendance en s’affranchissant de son sculpteur, le naïf  Pygmalion ?

L’intelligence dite artificielle

Mais d’abord c’est quoi l’I A ? Une première définition en est la suivante :

Un ensemble de techniques et de théories complexes destinées à remplacer l’action humaine. On constate qu’elle s’appliquerait aussi bien à la meule de moulin, à la roue hydraulique, à la moissonneuse batteuse, et aux calculateurs, selon le degré de complexité, et de façon générale à la technologie.

Notre attention est- davantage mise en alerte par ce qui suit : Certaines avancées technologiques ont même permis d’intégrer une conscience au sein d’un robot 

En effet si l’intelligence artificielle forte consiste dans un premier temps à simuler l’intelligence humaine, voire à la dépasser (comme l’homme n’utilise que  10 % de son cerveau il n’est sans doute pas trop difficile de créer un super joueur-ordinateur d’échec ou de jeu de go) dans un deuxième temps il s’agirait de permettre aux machines et aux robots de disposer d’une conscience, d’un esprit et d’une sensibilité semblable à celle de l’humain

On est pas obligés de croire qu’une telle perspective est réaliste. Comme le souligne Yves Demazeau, directeur de recherches au CNRS le robot n’a pas d’âme, un neurone est vivant , pas un composant en silicium. Et il ajoute qu’au stade ou nous en sommes on peut dire que la conscience des machines se limite à l’observation extérieure de leur comportement.  Constat complété par son collègue Henri Prade On peut rendre des machines (programmées par l’homme) capables d’avoir une certaine forme de conscience et même d’autonomie en autoanalysant leurs raisonnements passés et le résultat de leur action. Ce qui ne veut tout de même pas dire qu’elles pensent, au sens le plus complet où on l’entend  habituellement.

L’intelligence artificielle a fait appel à la neurobiologie computationnelle, à la logique mathématique et à l’informatique. On peut évidemment s’interroger sur la possibilité de programmer l’âme. Mais il faudrait se demander quelle rapport celle-ci entretient avec les synapses,  si la conscience est forcément liée aux interactions des milliards de neurones du cerveau qui font sans doute naître nos capacités (notamment) intellectuelles. On devrait aussi s’interroger sur les rapports sensibles que les êtres humains entretiennent avec la nature visible et invisible et si ceux ci sont réellement appréhendables et programmables. Il est sans doute plus facile de transformer l’homme en machine, c’est ce quoi se sont exercés les totalitarismes, que l’inverse.

Est-ce que la conscience, quelle que soit la définition que l’on en donne (parfois assez restreinte,  quand elle ne désigne que la capacité de penser et de prendre des décisions) a un support biologique comme l’affirment les neuro sciences ou ce que l’on croit être un contenant n’est il qu’un support de projection et de transmission relativement neutre, un simple outil, ce que nous appelons la conscience (et ses capacités d’intuition, de sentiment, de pensée et de sensation) venant d’un ailleurs, extra neuronal ?

Learning expedition

A partir de leur programmation initiale on constate que les machines bourrées de données sont dans un processus d’apprentissage, qu’elles de viennent de plus en plus intelligentes, accomplissent beaucoup mieux et rapidement que nous les tâches qui leur ont été assignées.  Mais dans le rêve de Stephanos c’est l’homme qui est dans ce « learning », et il est dans la nature. L’inversion est intéressante.

Un rapprochement avec le travail intérieur s’impose. Ce que les anciens appelaient la « Nature » c’est l’Inconscient. Celui-ci est en quelque sorte la rencontre de la nature,   de l’intérieur. Et l’expérience que nous avons des rêves gorgés d’éléments naturels, et propres à nous faire découvrir notre propre nature et notre vraie nature, y compris en nous aventurant dans des contrées sauvages, nous confirme qu’effectivement nous sommes affectés et enseignés par elle. Nous recevons des informations nouvelles, nous sommes reprogrammés. Notre conscience se transforme, s’élargit.

La psychanalyse orthodoxe qui s’inscrit dans la tradition philosophique (occidentale) a privilégié l’émergence et la consolidation de la conscience, on le sait. Il s’agit de mieux identifier les facteurs inconscients et de faire face. On pourrait lui reprocher d’avoir un peu trop limité la définition et la perception que l’on peut avoir de l’inconscient. Celui-ci a par exemple été considéré comme une annexe de la conscience, le réservoir des refoulements et des oublis, etc.. Ou, seulement, comme la contrepartie des choix qui fondent une civilisation. L’expérience jungienne ne s’inscrit que partiellement sur une telle ligne. Jung s’est aussi beaucoup intéressé à la façon dont l’inconscient « construit » la conscience. Ou plutôt à la façon dont celle-ci naît de l’inconscient, beaucoup plus vaste et riche qu’elle. Et il a lourdement insisté, preuves et témoignages à l’appui sur cet aspect matriciel et structurant et sur la radicale autonomie de certaines strates et manifestations de l’inconscient.

A la lueur de ce qui précède on peut se demander à qui pourrait s’appliquer le terme d’intelligence artificielle. A l’inconscient qui embrasse toutes les possibilités, et correspond à une mémoire séculaire, qui ne connait pas les mêmes limitations de l’espace temps, ou à la conscience ? La réponse est facile à donner. Il n’est pas rare d’ailleurs que dans les rêves l’intelligence de l’homme soit imagée par la lumière électrique, qui comme chacun sait n’éclaire pas si bien que les grands luminaires Soleil et Lune.

La techné est un dévoilement

Pour Aristote la techné (technique) est l’une des cinq manières de dévoiler la vérité Lorsqu’on entreprend  une analyse on a le projet de se connaître évidemment et de mieux savoir qui est le maître dans la maison : le Moi ou les complexes. Et puis dans une ouverture à ce qui vient et à ce qui se dit en nous on découvre que l’inconscient est aussi un processus, une materia prima comme disaient les alchimistes dont le dynamisme et les évolutions nous entraînent, nous détruisent, nous reconstruisent, font naître de nouvelles possibilités, etc..

La technique est simple dans sa définition mais plus difficile dans son exécution. Il s’agit de se relier à un flux naturel et à une dynamique de dévoilement. Celle-ci nous fait sortir du connu, de l’intelligence artificielle et limitée, des acquis, de ce qui est habituel, ou névrotique et répétitif. D’où l’intérêt de s’aventurer dans les contrées sauvages

On pourrait lire le rêve de Stephanos autrement, mais cela revient un peu au même, si l’on préférait donner une valence positive au concept d’intelligence artificielle. Celle-ci en effet réalise certaines tâches d’investigation, de mémorisation, d’analyse et d’ organisation mieux que l’homme. De la même façon l’inconscient nous saisit et nous opère plus efficacement que nous ne pourrions le faire par une auto-analyse qui ne s’appuierait que sur les acquis culturels et les ressources ordinaires de la conscience. Dans le domaine des images et des symboles l’inconscient ajoute à la conscience de la même façon que l’intelligence artificielle bien utilisée accroit les possibilités de celui qui l’utilise.

Un peu de science fiction

La question est la suivante : Pourquoi sommes-nous étonnés d’être éventuellement sinon débordés au moins dépassés par ce que nous avons-nous même conçus ?

A l’heure actuelle une machine peut par exemple réviser et faire évoluer les objectifs qu’on lui attribués

On pourrait peut-être dire que toute l’intelligence ou les informations que l’homme loge dans les machines contient aussi un inconscient, et qu’il s’agit en quelque sorte d’une ombre positive, d’une façon de voir plus complète ou plus efficace dans un domaine donné. C’est-à-dire que nous ne sommes pas complètement conscients de la richesse des possibilités de notre intelligence (ou pas capables de la manier de façon optimale) et donc de ce qui va résulter de la multiplicité des effets des connections rapides d’un certain nombre de données lorsque nous les programmons ?

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