Le Conteur et le psychopraticien relationnel

>>Le Conteur et le psychopraticien relationnel

Le Conteur et le psychopraticien relationnel

publié le 12/12/19 par Marie Chantal Conte membre du SNP Psy

Le conte de tradition orale, le conteur et le psychopraticien relationnel …

« Le conte semble plus près de l’art de la relation que de l’art du spectacle » nous dit Henri Gougaud, conteur. Aussi, faire un rapprochement avec le psychopraticien relationnel m’a-t-il paru intéressant à explorer : comment aborder le ou les relations entre le conte, le conteur et le psychopraticien relationnel ?

Lors d’une racontée de contes de tradition orale, histoires sans auteur que le temps transporte comme la rivière transporte les galets, le conteur vérifie que les auditeurs acceptent de lui laisser la parole par différentes formulettes : « cric crac », ou autres. Le conteur aime dire que ce sont les histoires qui le choisissent et le travaillent ; il vient devant le public et partage l’émotion du conte qui l’a touché, transformé, en racontant à son tour cette histoire. Un conteur, notamment dans les contes merveilleux, fait en sorte qu’un conte se termine toujours bien, c’est-à-dire que le héros ou l’héroïne, après maintes péripéties, retrouve ses capacités créatrices puis retourne dans sa communauté où il assume pleinement la responsabilité de sa vie, de son être parmi les siens. Le conteur tient à toujours placer son auditoire, à la fin de son intervention, dans l’ouverture, un oui au devenir, à l’image du héros de l’histoire. Alors à l’image du protagoniste du conte, le conteur et les auditeurs vont se laisser transformer : ils sont les véritables héros de cette rencontre.

N’en est -il pas un peu de même avec le psychopraticien relationnel ? Comme le souligne Yves Lefévre, psychopraticien relationnel, « le soin véritable s’accomplit […] : l’émotion empathique du souci qui saisit l’âme […] la qualité relationnelle de l’accompagnement dans la présence existentielle de sujet à sujet qui réconforte et ouvre à une certaine réciprocité où l’humanité de chacun peut alors se déployer ». Lors de la première consultation, la personne reçue me donne, en général, l’impression qu’elle me prend pour une magicienne ; mais la responsabilité du « voyage » psychothérapeutique incombe à la personne elle-même, seul héros de son histoire ; la magie dans le conte, la dynamique d’une relation en séance, viennent pour l’un comme pour l’autre, sporadiquement actualiser la force du courage, du héros dans le conte, de la personne qui vient consulter en séance, dans son processus d’individuation.

Dans l’exercice du psychopraticien relationnel, j’aime me référer à la déesse Baobo : déesse sans tête, qui, par des histoires très charnelles, fait retrouver, chez Déméter, déesse de l’agriculture, un rire qui lui vient du fond du ventre, une joie de vivre qui lui permet de remplir à nouveau sa mission. Si, dans l’exercice de psychopraticien, « je suis » Baobo, alors, je place la personne que je reçois, en situation de Déméter dans sa mission de permettre la fécondité de la nature.

En orient les contes ne se racontent que la nuit ; raconter le jour porte malheur.

Mais de qu’elle nuit parle-t-on ? Le psychopraticien est en contact avec la nuit de l’âme, le conteur avec la nuit cosmique. Dans la nuit, notre rapport au temps et à l’espace change ; la sensation de notre respiration rythme un temps qui ne se voit qu’au travers de la course des étoiles et de la lune. L’espace n’a de consistance que dans la perception de l’attraction et de la rotation terrestre. Notre corps se nourrit d’un dialogue profond entre la verticalité et l’horizontalité. Il me semble que dans les contes, dans une racontée, dans l’espace psychothérapeutique, temps et espace convoquent la construction de notre être debout à tout instant : chercher la verticalité et la marche vers une lumière qui, sur le moment, se fait improbable ; comment marcher, avancer dans la nuit noire, quand la vision de l’aurore, lumière douce qui ouvre l’espace de l’horizon et la naissance d’un jour nouveau n’existe pas ?

Le conteur, entre les lignes d’une histoire, raconte que, le jour, l’Homme est éclairé par le soleil ; quand l’astre du jour disparait, l’Homme est éclairé par la lune ; quand l’astre de la nuit disparait, l’Homme est éclairé par le feu ; quand le feu s’éteint, l’Homme ne dispose alors que de sa voix pour se relier à l’autre, il parle, il chante et crie parfois. Dans la nuit de l’âme ou la nuit cosmique, la Parole semble être le seul lien qui permette la relation.

Quel rapport avec la lumière ? Ne dit-on pas qu’une parole juste éclaire ?

Pour la société des Dogons, la langue est une flamme. Alors dans cette nuit de l’âme, Il est possible de dire que les histoires racontées sont de la lumière.

Et nous voilà tout bonnement dans l’univers de Shéhérazade des contes des Mille et Une nuits, et dans l’histoire de la Mère de tous les Contes : Shéhérazade ainsi que la Mère de tous les Contes, pour échapper à la mort promise par leur mari, racontent des histoires, uniquement la nuit, en suscitant le désir ; elles éveillent le désir de l’histoire, de l’image et la quête du sens chez leur bourreau de mari ; elles n’acceptent pas la place de victime ; elles cherchent à être sujet, à être responsable de leur vie tout en refusant la folie de leur interlocuteur ;  grâce aux histoires, interrompues par la venue du jour, elles convoquent leur homme, dans leur capacité de représentation du Monde, et dans le devenir qui appelle sans cesse la transformation ; elles le font voyager dans un univers d’images où le lieu et le temps ne se nomment pas, où la rationalité n’a aucune prise sur l’être humain ; animaux, plantes, objets, parlent, se parlent, dans un monde où tous les êtres se nourrissent de magie, croissant et courant dans le champ des possibles ; l’humour, la poésie, les capacités facétieuses de ces femmes finissent par ouvrir le cœur de leur homme vers plus d’humanité, d’empathie. Shéhérazade sauve sa vie, ainsi que la vie de toutes les femmes du royaume ; la Mère de tous les Contes » sauve la vie son enfant.

Les deux contes utilisent la Parole raconteuse comme source de transformation de l’homme fasciné par la mort, en être fort et aimant la vie ; n’est-ce pas le rôle d’un psychopraticien relationnel ?

La place de Shéhérazade, la Mère de tous les Contes et Baobo sont les trois contes et mythes qui guident ma posture de praticien relationnel et activent ma curiosité pour les autres contes ( mythe et conte sont étroitement liés : le conte reprend les thèmes des mythes mais apporte une fonction plus socialisante.)

Souvent, dans le conte merveilleux, le héros, (ou l’héroïne) s’en va, quitte sa communauté. Il est seul et doit marcher, avant d’atteindre un horizon ouvert. Il doit se mettre en mouvement ; son passé est lourd, le handicape parfois. Il est souvent défavorisé, fragile ; malgré tout il avance et ne se laisse pas influencer par l’hostilité environnante ; il est mu par une parole intérieure qui l’appelle. Au début de l’histoire le héros l’entend mais ne la comprend pas ; c’est une Parole qui va se dévoiler au fur et à mesure de son voyage. Le dévoilement s’opère lentement, suit les méandres des épreuves, du merveilleux, de l’enchantement. Le héros des contes paye le prix fort en termes de souffrance et de solitude pour sa fidélité à cette parole, à sa Parole. Il rencontre la magie qui lui offre les possibles dont il a besoin pour l’entendre jusqu’au bout. Qu’en est-il des personnes que nous recevons ? Ne sont-elles pas à l’image du héros à l’écoute de leur parole intérieure, de leur processus d’individuation.

Comment pouvons-nous renforcer le courage des personnes, « nos héros », que nous recevons et notre courage d’accompagnant ?

La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury nous apporte des éléments de réponse dans son livre « la fin du courage ». Pour connaitre le courage il faut d’abord rencontrer le découragement ; alors seulement pourront s’ouvrir les portes de l’imagination vraie, de la douleur qu’elle peut générer et la force comique.

L’imagination vraie offre un chemin où l’apprivoisement du surnaturel, du merveilleux, permet de mieux se confronter au réel et ainsi d’inventer une nouvelle norme de vie.  Sans être doloriste, prendre des risques, être un vrai sujet de sa vie, est douloureux ; cependant, alors que tout semble « bouché », c’est l’humour, la force comique, qui viennent créer un nouvel espace-temps ; l’épreuve ou le traumatisme lâchent leur emprise. L’âme peut continuer de voyager. « C’est la construction du courage qui ouvre le processus d’individuation », nous dit Cynthia Fleury. La construction du courage, participe ainsi à la verticalité humaniste. Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles, ainsi avance le héros du conte, la personne que nous recevons : la construction du courage est un élément fondamental dans le processus du conte ; peut-être en est-il de même dans une séance d’accompagnement par un psychopraticien relationnel.

Cette Parole conteuse, l’Epos, est, entre autres, portée par la déesse Epona, déesse gauloise, déesse des chevaux. Les conteurs aiment à dire que les histoires sont des cavalières ; ils se laissent guider par l’histoire. Le psychopraticien relationnel ayant le souci de son éthique, n’entretient-t-il pas une relation toute particulière avec l’histoire de la personne qu’il accompagne. N’est-il pas comparable à un cheval qui porte l’histoire de la personne qu’il reçoit, guidé par une sensibilité ouverte tout en ayant conscience de ses limites ?

Et l’image de cette chevauchée entre le psychopraticien et l’histoire de la personne qu’il reçoit me renvoie aux postures de Jankélévitch ou Bergson et leur passion pour le devenir : « si l’éthique bergsonienne de la joie est une épistémologie du courage, c’est parce qu’elle sait que l’homme est en résidence forcée dans le devenir, qu’il est le forçat des travaux forcés de la temporalité »

L’éthique du conteur et l’éthique du psychopraticien relationnel me semblent entretenir des points communs : accompagner le sujet dans son individuation par un processus de transformation et l’ouvrir vers son devenir responsable de lui-même et du monde commun. Le seul outil étant le respect de la Parole, outil dérisoire dans un monde gouverné par la compétition et la rentabilité où prendre le temps de se mettre sous un arbre, de sentir de regarder, de penser, d’être dans son imagination créatrice, poétique, n’est plus permis.  Un jour, j’ai entendu un conteur libanais, Jihad Darwich, dire que, dans l’éducation des enfants, l’éducation à la parole était la seule arme nécessaire ; aussi les enfants écoutent-ils des contes jusqu’à 10 ans, puis de la poésie jusqu’à 16 ans, puis des proverbes jusqu’ à 18 ans ; ensuite ils ont la possibilité de faire des joutes verbales. De plus en plus finement, les angoisses liées à « la mort pour de vrai », à la présence du bien et du mal, à la complexité des relations hommes-femmes, masculin et féminin et leurs cortèges de questions existentielles sont-elles abordées patiemment et longuement dans les contes.

Ainsi, dans leur souci d’éthique professionnelle, psychopraticien, conteur, accompagnent-ils, tout doucement, à construire un rapport naturel à une éthique de la relation ouverte et vivifiante mettant la vie dans le devenir : « il était une fois » devient « il sera une fois » ou « deviens qui tu seras » comme se plait à dire Henri Saigre fondateur, avec Joëlle Saigre, de la mascothérapie et promoteur de l’art-thérapie dans sa dynamique d’art transformationnel. Le mouvement de la transformation commun au conte et au psychopraticien de la relation, m’évoque « Nuage d’Avril », un conte, mythe fondateur de la société Cheyenne, qui me semble riche d’enseignements : une petite souris fait la rencontre de plusieurs animaux qui lui donnent la possibilité de se transformer en aigle royal.

Pour conclure, il me semble que notre relation aux contes de tradition orale peut nous aider à  ouvrir les personnes que nous accueillons à leur processus d’individuation ; nous pouvons utiliser le conte en séance et le laisser résonner comme nous le ferions pour un rêve, qui, comme la rencontre avec les éléments sensibles de la nature, « offre à l’âme humaine un voyage dans le plus profond de son être » (Cf. Bachelard) ; nous pouvons aussi, tout simplement, nourrir de contes notre posture intérieure de psychopraticien relationnel. L’image qui me vient finalement est encore guidée par le mythe d’Epona : nous, cheval, nous serions chevauchés par le conte ou un mythe et la personne que nous accompagnons est chevauchée par son histoire ; la cure psychique serait une épopée.

                                                                                                    Marie-Chantal Conte, psychopraticienne relationnelle et …..conteuse 

1 Yves Lefèvre L’éthique relationnelle en psychothérapie ENRICK.B.EDITIONS 2019, p.75

2 Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse, Edition Points, p. 11

3 Cynthia Fleury la fin du courage édition biblio essais  p. 104

Leave A Comment