Psychothérapie dans tous ses états

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Psychothérapie dans tous ses états

publié le 4/12/19

Où en est la psychothérapie en France, sachant que ni l’usage du mot ni le contenu de la chose ne sont définis ni réglementés ? Pour y voir un peu plus clair, distinguons d’abord deux courants principaux qui traversent la psychothérapie contemporaine, avec bien sûr des passerelles et des pratiques mixtes :

Psychothérapie à finalité médicale

Le premier est un courant qu’on peut qualifier de médical parce que les différentes méthodes de psychothérapie sont entreprises pour contribuer principalement à la guérison des symptômes psychiques ou à la réduction des troubles mentaux tels que répertoriés dans la nosographie psychiatrique, et parce qu’il est réglementé par le ministère de la Santé. Ceux qui s’en réclament peuvent user du titre officiel de Psychothérapeute aux seules conditions d’un diplôme universitaire de psychologue ou de médecin, d’une formation approfondie en psychopathologie et d’une inscription sur les registres des agences régionales de Santé. Trois problèmes se présentent alors :

Confrontation au réel des pratiques du courant médical

– Les médecins et les psychologues habilités à se prévaloir du titre de psychothérapeute n’ont pas reçu à l’université de réelle formation à l’exercice pratique de la psychothérapie, sauf quelques stages et travaux dirigés dans le meilleur des cas.

– Dans les faits, il existe aussi toutes sortes de praticiens non psychologues ni médecins qui ont suivi une formation souvent assez courte dans une technique de psychothérapie cognitivo-comportementaliste, de conseil, de développement personnel ou de bien-être. Il y a parmi eux quelques charlatans incompétents voire dangereux mais aussi des gens sérieux qui, sous diverses appellations, contribuent à leur façon au mieux-être de personnes souffrant de difficultés psychiques. Ils apparaissent comme des concurrents déloyaux aux psychologues officiels formés par de longues études universitaires en sciences humaines objectives et en psychopathologie mais pas à la pratique d’une méthode, sauf s’ils l’ont acquise hors université.

– Enfin, remarquons que de nombreux psychothérapeutes ne se sont inscrits sur les registres des Agences régionales de santé que pour disposer d’un titre réglementé à l’abri duquel ils pratiquent autre chose. En particulier, ils ne se servent pas du tout ou très peu du socle psychopathologique qui fait pourtant le prérequis de leur titre. La psychothérapie qu’ils exercent, notamment celle qui s’inspire des théories psychanalytiques, n’a pas de finalité médicale. Leur pratique contredit alors tout ce sur quoi s’est fondée la réglementation de leur titre, lequel s’avère essentiellement garant de leurs connaissances en psychopathologie médicale.

Psychothérapie à finalité existentielle

Le second courant psychothérapique est de nature existentielle, non médicale. Il vise principalement le processus de subjectivation, devenir sujet de sa propre vie capable de se réaliser dans sa propre forme d’être. Pour ce faire il part du mal-être qui a conduit la personne à consulter, pour l’accompagner dans la rencontre des aspects méconnus d’elle-même et remettre en route l’évolution psychique à partir de là où elle avait été bloquée, par un lent processus relationnel de sujet à sujet et non pas d’expert à malade. Ce sont les différentes formes de psychanalyse et les psychothérapies dites relationnelles qui participent le mieux à ce courant. Là aussi trois problèmes se présentent :

Confrontation au réel des pratiques du courant de la subjectivation

– La compétence dans cette pratique subjective ne peut pas s’acquérir à l’université parce qu’elle suppose un long travail sur soi-même et une formation impliquante apte à développer une capacité relationnelle particulière. Celle-ci n’entre pas dans les critères de réglementation du ministère de la Santé parce qu’elle est d’une autre nature. Elle concerne la qualité de l’être-thérapeute, fruit d’une longue imprégnation qu’on pourrait qualifier d’initiatique. Bien entendu un complément théorique et des connaissances psychopathologiques s’avèrent nécessaires lors de la formation mais il ne sont pas premiers. De ce fait, de nombreux psychanalystes et psychopraticiens relationnels refusent le titre officiel de psychothérapeute dans les critères duquel ils ne se reconnaissent pas, même ceux d’entre eux qui sont par ailleurs diplômés de médecine ou de psychologie.

– Dans les faits, toutes sortes de praticiens diplômés ou non de l’université peuvent dire ou croire qu’ils accompagnent des personnes dans leur processus de subjectivation sans avoir acquis la compétence requise. Ils peuvent en effet n’avoir suivi que des formations théoriques, ou des formations pratiques insuffisantes avec un travail sur soi limité voire inexistant. Cependant ils se prévalent soit d’un diplôme universitaire soit de l’apprentissage d’une simple technique psychothérapique sans avoir acquis la capacité relationnelle qui permet à la personne d’advenir comme sujet de sa propre vie parce qu’un sujet autonome se constitue par la relation à un autre sujet autonome.

– Enfin de nombreux psychopraticiens relationnels et quelques psychanalystes dits « laïques », longuement formés à la pratique de leur art et compétents pour accompagner le processus de subjectivation, ne disposent pas du paravent d’un diplôme de médecin ou de psychologue qui les conformerait à la réglementation. En effet ils n’en ont pas besoin parce qu’ils se sont reconvertis tardivement après toute une expérience de vie et parce que leurs écoles leur apportent sur cinq ou six années de formation toutes les bases théoriques nécessaires et suffisantes. Mais ces non-diplômés compétents sont trop souvent et très injustement amalgamés aux charlatans autoproclamés alors qu’ils sont autoréglementés par leurs associations professionnelles sur des critères très exigeants, critères que l’administration ne veut pas reconnaître parce qu’ils n’entrent pas dans le moule d’une pensée juridique et médicale.

Chassez le charlatan

Mais qui est le charlatan ? Le soupçon de charlatanerie s’adresse généralement à l’autre qui n’a pas suivi mon cursus et ne pratique pas comme moi. Ainsi beaucoup s’agitent à dénoncer des charlatans le plus souvent imaginaires, quoique concurrents bien réels dans une époque où les classes moyennes nouvellement appauvries alimentent de moins en moins la clientèle des psy en exercice libéral. Quant au véritable charlatan, il échappe aux critères de la réglementation qui prétendait pourtant l’éradiquer. J’ai observé en effet, dans la commission de déontologie dont je fais partie, que les problèmes posés tiennent autant aux diplômés qu’aux non-diplômés de l’université. Le diplôme et le titre officiel obtenu sur des connaissances intellectuelles en psychopathologie n’ont évidemment rien à voir avec l’inflation égotique, le faux-self, le délire ou la perversité qui président à l’usurpation d’une fonction, à l’incompétence masquée, aux transgressions de l’éthique ou aux dérives pseudomystiques ou sectaires (le gourou du Temple solaire qui conduisit tout un groupe au suicide était un docteur dûment diplômé de la Faculté et officiellement agréé par l’Ordre des médecins, qui aurait pu prétendre aujourd’hui au titre officiel de psychothérapeute).

Lobbies corporatistes ?

Bien entendu les corporations, en particulier les organisations de psychologues et l’Académie de médecine, voudraient le monopole de toutes les formes de psychothérapie sur le seul critère de leur diplôme, tandis que d’autres praticiens diplômés ou non de l’université mais réellement aptes et bien formés à leur pratique psychothérapique, voudraient fonder leur légitimité sur d’autres critères : la qualité du travail effectué sur soi-même, une solide formation pratique et théorique dans la méthode qu’ils utilisent et une éthique, avec un processus de reconnaissance lors d’une rencontre avec des pairs issus d’écoles différentes.

Démocratie et liberté

Dans une démocratie, toutes les formes d’accompagnement, à condition qu’elles soient éthiques, devraient pourvoir coexister dans le respect des différences. Les personnes qui vont « voir un psy » devraient avoir le libre choix de leur forme de psychothérapie et de leur thérapeute et celui-ci devrait bénéficier de la liberté d’entreprendre, du moment que des instances publiques ou privées réglementent son métier sur des critères congruents. Ainsi par exemple les critères du SNPPsy, instance historique de la psychothérapie de subjectivation, incluent un travail sur soi-même, une formation à l’exercice de la psychothérapie suivie d’une formation continue, une supervision de la pratique et une déontologie, avec le principe de l’agrément par des pairs pluralistes.

Hélas liberté, pluralisme et exigences éthiques ne sont pas dans l’air d’un temps scientiste, réglementariste et marchand tendant à la médicalisation de l’existence. L’apparence, le titre officiel et la défense des intérêts corporatistes y comptent plus que la compétence réelle, au prétexte bien-pensant de la protection du public que la loi d’aujourd’hui ne protège pas plus que l’absence de loi d’hier.

Yves Lefebvre

Psychopraticien relationnel, psychologue, membre de la commission de déontologie du SNPPsy, auteur de L’Éthique relationnelle en psychothérapie et La Foi au miroir de la psychanalyse, coauteur avec Philippe Grauer de La Psychothérapie relationnelle.

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